Domination savoyarde

Pierre de Savoie

Le Pays de Vaud sous la domination savoyarde
Le comte Pierre, devenu chef d’un territoire s’étendant du Lac du Bourget au Léman et au “Lac d’Yverdon”, put donner toute sa mesure. Il organisa ses Etats en les divisant en baillages; les baillis représentaient l’autorité du comte en matière administrative, fiscale, judiciaire et militaire. Subordonnés aux baillis, des châtelains administraient les différents bourgs du pays et leurs territoires avoisinants. Le baillage de Vaud, dont le chef-lieu était Moudon, était limité au Sud-Est par la Veveyse; au-delà, on trouvait le baillage du Chablais, dont le bailli résidait à Chillon.

Blason des Habsbourg

La carrière militaire de Pierre de Savoie n’était pas encore à son terme. Après une petite guerre en Valais en 1266 contre l’évêque de Sion, il eut à faire à plus forte partie du côté de l’Alémanie. Il s’y déployait une puissance nouvelle, celle des Habsbourg, héritiers des Zaehringen, et des Kybourg. Vers 1264, Rodolphe de Habsbourg s’était emparé de Laupen et de Grasbourg. Une année plus tard, il se saisit de Berthoud, résidence de la soeur de Pierre, veuve du dernier des Kybourg. Pierre mobilisa tous ses vassaux. Rodolphe riposta en occupant Fribourg, qui s’était ralliée à lui. Pierre reçut entre temps de nouveaux hommages de seigneurs vaudois pour tels de leurs châteaux ou telles de leurs terres; il acquit également Cerlier (Erlach). Ayant alors épuisé les moyens pacifiques pour que justice fut rendue à sa soeur réfugiée auprès de lui, Pierre organisa vigoureusement la contre-offensive. Au cours de deux campagnes, en 1266 et 1267, malgré un échec à Fribourg, il parvint à reprendre Gummenen, Laupen et Grasbourg. Rodolphe dut se retirer.

Payerne

Cependant, Pierre II, usé par tant de chevauchées, non seulement à travers le Pays de Vaud et la Savoie, mais au-delà du Jura et de la Manche, épuisé d’avoir bataillé, négocié et organisé, il tomba malade à la fin de 1267 et passa l’hiver à Chillon pour se soigner. Au printemps suivant, il expira et fut enseveli en l’abbaye de Hautecombe, sur les rives du lac du Bourget.
Pierre n’avait pas laissé de descendant mâle, c’est pourquoi son frère Philippe lui succéda et devint, par ce fait, Philippe Ier de Savoie. Ce dernier était cependant déjà âgé et de plus, n’avait pas le génie de son aîné. Il régna dix-sept années, de 1268 à 1285, durant lesquelles il put acquérir quelques avantages à Payerne, mais en revanche, abandonna aux Habsbourg Laupen et Grasbourg. La situation de la Maison de Savoie et du Pays de Vaud devint plus incertaine par un événement imprévu: l’élection de Rodolphe de Habsbourg au trône impérial. Une guerre éclata entre Philippe de Savoie et l’empereur Rodolphe qui désirait reconstituer le royaume de Bourgogne des rodolphiens au profit de l’un de ses fils. Morat, puis Payerne, tombèrent aux mains de Rodolphe. Mais la résistance tenace des Savoyards le dissuada de pousser plus avant ses projets d’expansion. La paix fut conclue: Gummenen, Morat et Payerne étaient perdues pour Philippe et Berne rompit pour un temps ses liens avec la Savoie.

Blason de la baronnie de Vaud

La baronnie de Vaud
Le comte Philippe mourut en 1285, laissant ses Etats à ses deux neveux, les frères Amédée et Louis, qui avaient dirigé ensemble la défense de Payerne. Après quelques affronts quant à savoir qui des deux hériterait de quoi, se conclut un arrangement. Amédée, cinquième du nom, reçut la Savoie et le Chablais en propre, avec le titre de comte et la suzeraineté de tout l’héritage. Tandis qu’à Louis fut attribuée la majeure partie du Pays de Vaud qu’il devait tenir en fief de son aîné. Ainsi commença la “baronnie de Vaud”. Ce régime particulier durera de 1285 à 1359. En fait, le titre de baron n’était qu’une qualification honorifique et personnelle conférée à Louis de Savoie, lequel se désignait toujours lui-même comme “seigneur” (ou “sire” de Vaud”: dominus Vuadi). Le domaine propre de Louis n’était pas tout à fait semblable aux terres rassemblées par le comte Pierre.

Les grandes divisions politiques étaient alors les suivantes:

Les châtellenies de Moudon, Romont, Yverdon, les Clées, Biolley, Rue et Cudrefin, avec divers fiefs compris entre Aubonne et la Veveyse ainsi qu’entre Romont et l’Alémanie revenaient à Louis.

Le reste du pays dépendait directement du comte de Savoie (Amédée V), notamment les seigneuries de Grandson, d’Aubonne, de Cossonay-Bercher, de Fruence et le comté de Gruyère.

Echallens et Orbe dépendaient de seigneurs franc-comtois.

Lausanne, avec Lavaux, Avenches et Bulle, demeuraient la propriété de l’évêque de Lausanne.

Malgré le peu d’unité que constituait le Pays de Vaud de l’époque, Louis Ier groupait autour de lui ses principaux bourgs ainsi que la petite et moyenne noblesse. Néanmoins, ce territoire, constituant “la baronnie de Vaud” et dont Moudon continuait d’être le centre administratif, ne fut pas juridiquement absorbé par la Maison de Savoie et put dès lors maintenir, puis accentuer son caractère propre. La politique de Louis de Vaud, tendait à être solidaire avec celle de son frère Amédée V, ainsi les vaudois de l’une et de l’autre obédience se trouvaient souvent associés aux mêmes entreprises et aux mêmes vicissitudes.
Rodolphe de Habsbourg accentua sa passion sur le pays romand: il constitua une coalition de résistance “contra Alemannos” dont Berne même fit partie (ce qui lui valut d’être plus tard rudement assiégée). En dépit des avances que Rodolphe fit à Louis, ce dernier ne se laissa pas diviser avec son frère Amédée. Au cours d’une conférence que l’empereur tenait à Cudrefin avec Charles II d’Anjou (roi de Sicile) au printemps 1291, les deux frères de Savoie prirent ensemble toutes les mesures appropriées à la défense de leurs terres, tout en prodiguant des sourires à l’hôte illustre qui conférait mystérieusement dans le Vully. A leur idée, il s’agissait bien d’un complot. Peu après, Rodolphe de Habsbourg mourrait le 15 juillet 1291. Du côté de la Suisse centrale actuelle, cette époque constituait la conclusion, au début d’août, du pacte fondant la Confédération suisse. Du côté romand, Amédée et Louis en profitèrent pour prendre leur revanche sur la défaite de 1283: sans tarder, ils reprirent possession de Payerne et de Morat; ils renouvelèrent et consolidèrent leur protectorat sur Berne. Puis ils cherchèrent enfin à soumettre Fribourg, mais ne purent récupérer Laupen. Le serment du Grütli ne toucha pas les terres des deux princes savoyards: ils continuaient de favoriser les bourgs et en faisaient même naître de nouveaux.

Amédée V

En 1285, Amédée V avait confirmé les franchises de Moudon et en 1288 celles de La Tour-de-Peilz, reçues du comte Philippe six ans plus tôt. En 1287, Louis de Vaud bâtit le château et la ville de Morges, où trouvèrent refuge les serfs et taillables des environs, ce qui ne manqua pas d’irriter les proches seigneurs de cette région. En 1293, les deux frères savoyards assiégèrent par terre et par eau Aymon de Prangins, seigneur de Nyon; ayant conquis cette ville, ils la dotèrent d’une carte de franchise analogue à celle de Moudon. Amédée remit la ville à Louis qui, pour sa part, se rendit maître de Grandcour et de Bellerive au Vully, possession du sire de Prangins. La baronnie de Vaud se trouvait ainsi sensiblement agrandie et fortifiée. Nyon en devint le second chef-lieu et le baron Louis y résida volontiers. Ce fut, pour les grands seigneurs, la goutte qui fit déborder le vase: l’évêque de Lausanne, avec les sires de Cossonay et d’Aubonne, prit la tête d’une coalition contre Louis. Ce dernier avait l’appui de ses villes, de la moyenne et petite noblesse, ainsi que des Lausannois désireux de s’émanciper de la trop lourde tutelle temporelle de leur évêque. Ce conflit fut un affrontement de caractère social entre les tenants d’un certain arbitraire féodal et les gens qui aspiraient à un régime plus libéral et de caractère urbain. Sous ce jour-là, cet affrontement fut important; mais il s’atténua par la suite, du point de vue militaire: quelques coups de main et quelques razzias de part et d’autre, en deux temps, de 1295 à 1297 puis en 1300. La fortune des armes n’a pas toujours souri au baron de Vaud. Pour ramener la paix, il fallut l’arbitrage d’Amédée V, son frère, qui rendit sa sentence en la tour d’Ouchy en juillet 1300: les villes franches de Morges et de Nyon furent attribuées à Louis. Mais celui-ci perdit à nouveau Payerne et Morat devant Albert de Habsbourg, le nouvel empereur et fils de Rodolphe. Louis ne survécut guère à ces événements: il mourut à Naples en 1302. C’est son fils, Louis II qui lui succéda. Louis II était d’une personnalité plus marquante, son envergure lui valut de jouer un rôle important dans la politique européenne de son temps, notamment en Italie et en France.
Les contingents du Pays de Vaud furent engagés à plusieurs reprises dans des opérations militaires locales sur la rive Sud du Léman; des litiges éclataient sans cesse entre les princes savoyards d’une part, le sire du Faucigny, le comte et l’évêque de Genève d’autre part. Une grande animation régnait alors sur le lac, sillonné par les galères aux voiles rouges à croix blanche, dont Villeneuve était le porte d’attache. De 1303 à 1307, puis de 1317 à 1321, des milliers de soldats vaudois, venus des châtellenies du baron Louis II et de celles qui dépendaient directement de son oncle Amédée, furent au siège des châteaux de Lullin de Genève et par deux fois au siège de Corbières au Pays de Gex.

Lausanne

Louis II, comme jadis son père, eut de sérieux démêlés avec l’évêque de Lausanne. Il appuyait secrètement les Lausannois en lutte pour une autonomie communale que le prélat rechignait à leur accorder. En 1316, Louis fit envahir les terres de l’évêché: ses soldats firent des déprédations dans les environs de Lutry, démantelèrent la tour de Gourze et occupèrent Villarzel. Une fois encore, la médiation d’Amédée V mit fin à cette petite guerre dont lui seul retira un avantage: il réussit à se faire concéder par l’évêque la moitié des droits de juridiction sur Lausanne et Lavaux, et le droit d’entrer en armes dans la ville en cas de nécessité.
Cependant, un conflit beaucoup plus grave s’amorça. Ses conséquences pour les destinées futures du Pays de Vaud devaient être décisives. Berne, dans la faiblesse de ses débuts, avait dû recourir à la haute protection de Pierre de Savoie. Avec le temps, la ville était devenue plus forte; le protectorat se révéla bientôt inutile et devint une alliance qui connut diverses vicissitudes. Les problèmes entre Berne et la Savoie naissaient souvent du côté de Fribourg. Devant la menace grandissante représentée par Berne, un nouveau mouvement anti-bernois vit le jour. Louis II, les principaux seigneurs romands, l’évêque de Lausanne, de Fribourg, ainsi que les Habsbourg et leurs vassaux en firent partie. Malgré la neutralité du nouveau comte de Savoie, Aymon (le successeur d’Amédée V), et malgré ses tentatives de conciliation, le conflit éclata. Berne s’empara de Laupen en 1339 où le fils unique et héritier de Louis II, Jean de Vaud, perdit la vie. A partir de ce jour, la puissance bernoise grandit politiquement et militairement; elle s’accrut encore en 1353, par son entrée dans la Confédération helvétique.
Le Pays de Vaud resserra son unité sous Louis II. Plusieurs traités furent signés de part et d’autre du pays sur une politique de défense mutuelle. L’administration autonome des villes se précisa: des syndics, recrutés parmi les bourgeois et choisis par eux, furent chargés de veiller aux intérêts de la communauté et de s’occuper des affaires locales.
Après avoir perdu son fils à Laupen, Louis II prit de nouvelles dispositions pour sa succession. Il fit reconnaître comme son héritière, par les délégués des villes vaudoises, sa fille Catherine, épouse d’un seigneur français.
Le décès du baron Louis, en 1349, fut suivi de celui de son gendre. Catherine, devenue veuve, se remaria avec un seigneur plus lointain, le comte de Namur. Le règne de Catherine ne fut pas marqué par d’importants événements politiques, à l’exception d’un seul qui aurait put avoir de grandes conséquences.
Lors d’un conflit mêlant Fribourg, Berne, le comte de Gruyère et quelques autres seigneurs voisins, une commission arbitrale se constitua avec Catherine et Isabelle (sa mère) de Vaud, le comte de Savoie et l’évêque de Lausanne. Ces personnages mirent sur pied une convention d’assistance mutuelle et d’arbitrage avec des garanties de libre établissement et de protection pour tout individu sur l’ensemble du territoire compris entre le Jura, la Reuss et l’Aar. Si ce projet avait pu prendre corps, il aurait peut-être pu constituer, en Helvétie occidentale, l’embryon d’une confédération analogue à celle qui grandissait alors autour des Waldstaetten en Helvétie centrale. Il témoigne d’un effort de regroupement qui, ici et ailleurs, fut l’un des aspects positifs de ce temps.

Amédée VI

Le Comte Vert
Lors du mariage de Catherine avec le comte de Namur, ce dernier fut plutôt embarrassé de recevoir en héritage un territoire éloigné qui, en outre, représentait une lourde charge financière. D’entente avec son épouse, il revendit ses droits sur le Pays de Vaud au comte de Savoie, qui redevint ainsi en 1359 le souverain immédiat de tout le pays. C’est donc Amédée VI, comte de Savoie depuis 1343, qui succéda à Catherine au pouvoir sur le Pays de Vaud. Le règne d’Amédée VI fut un moment prestigieux de l’histoire vaudoise. On appelait ce prince “le Comte Vert”; il avait en effet une prédilection pour cette couleur: ses costumes, la livrée de ses gens, les housses de ses chevaux, sa tente de campagne militaire, tout était vert. Tournois fréquents et chamarrés, expéditions guerrières couronnées de succès, croisades en Orient, donc beaucoup de panache, mais aussi de la sagesse, de l’habilité politique et un contact humain facile rendirent Amédée VI sympathique et populaire.
Le Comte Vert fit son entrée au Pays de Vaud en été 1359 pour recevoir l’hommage de ses nouveaux sujets, après avoir juré le respect de leurs franchises, coutumes et privilèges. Par la suite, Amédée VI revint fréquemment, notamment à Chillon et La Tour-de-Peilz. Les Vaudois représentaient un atout précieux pour Amédée car ils combattaient à ses côtés et remplissaient d’importantes charges et missions. Amédée fut également grandement secondé par la “Grande Comtesse”, sa femme: Bonne de Bourbon. Pour Amédée, elle était plus qu’une compagne: une collaboratrice et au besoin une remplaçante. Elle introduisit en Savoie et au Pays de Vaud un peu de l’élégance et de la finesse française. Pendant deux périodes: de 1368 à 1635 et 1374 à 1377, la menace proférée par les reliquats des troupes de la guerre de cent ans fut plus aiguë. Amédée VI, avec l’assentiment des Vaudois, renforça la surveillance des passages du Jura, leva des milices et consolida les remparts et les portes des villes.

Chronique de Diebold Schilling
Plusieurs campagnes militaires eurent lieu en Valais, au cours du XIVème siècle, pour secourir l’évêque de Sion dans ses démêlées avec le Haut-Valais. Mais l’expédition la plus lointaine fut celle de plusieurs nobles et de quelques bourgeois du Pays de Vaud qui accompagnèrent Amédée en 1366 en Orient, dans la croisade contre les infidèles.
A côté des conquêtes, le Comte Vert octroya aux villes vaudoises de nombreuses franchises: dorénavant, en cas d’appel à la Cour judiciaire de Chambéry, les Vaudois étaient jugés en dernier ressort selon les lois et coutumes vaudoises. C’est, en coutre, sous le règne d’Amédée VI que l’assemblée des députés des villes et de la noblesses, les Etats de Vaud, prit la figure d’une institution reconnue et régulière.
Hélas, le glorieux règne d’Amédée VI de Savoie devait finir lamentablement. Amédée se laissa entraîner par le roi de France dans une aventure guerrière en Italie afin d’introniser à Naples un prince français. De nombreux seigneurs et hommes d’armes vaudois accompagnaient une fois de plus leur souverain. Mais à Naples, une épidémie de peste décima l’armée franco-savoyarde. Le Comte Vert, frappé à son tour, mourut tristement loin de ses Etats en 1383.

Le Comte Rouge
C’est sous la tutelle de sa mère qu’Amédée VII succéda à son père. Il avait alors vingt-trois ans. C’est ainsi qu’en avait décidé Amédée VI sur son lit de mort. Le nouveau Comte, bien exercé au métier des armes, l’était sensiblement moins aux affaires politiques. Celui que son goût pour les vêtements et parements écarlates fit appeler le “Comte Rouge” ne régna que huit années. Ce temps fut marqué surtout par la personnalité de la comtesse mère et par celle d’importants seigneurs vaudois attachés à sa cour, Guillaume de Grandson et son fils Othon, le chevalier-poète, ainsi que Louis de Cossonay.

Amédée VII

Amédée VII fut très populaire au Pays de Vaud: il était bienveillant et d’un abord encore plus aisé que son père. Dans sa première campagne, le Comte Rouge aida les Bernois en guerre avec le comte de Kybourg. Les milices vaudoises furent actives au siège de Berthoud en 1383. Cette fraternité d’armes fut scellée par un traité d’alliance perpétuelle entre Berne et la Maison de Savoie, en confirmation des divers accords analogues conclus antérieurement. Le Comte Rouge héritait en revanche d’Amédée VI un problème jamais résolu: le conflit valaisan. L’évêque de Sion, qui était pour lors un Savoie, fut chassé inopinément de sa résidence épiscopale par les Hauts-Valaisans. Le comte ne pouvait laisser impuni un tel affront. Les milices vaudoises furent mobilisées; flanquées de soldats de la Bresse et du Piémont, ainsi que d’un contingent de cinq cents Fribourgeois, elles prirent d’assaut une fois encore la ville de Sion, qui fut fort malmenée (1384). Malgré cela, les Hauts-Valaisans, coriaces, obligèrent Amédée VII d’envisager, quatre ans plus tard, une nouvelle offensive. Mais cette fois, les Etats de Vaud refusèrent la “chevauchée” (levée des milices communales). Le comte dut se contenter, du côté vaudois, de l’appoint des seigneurs et de leurs écuyers. L’expédition tourna au désastre à Vièges: les Hauts-Valaisans écrasèrent les troupes du comte de Savoie (1388). En outre, cette année et la suivante, les routiers de la guerre de cent ans menaçaient à nouveau d’envahir le pays. Grâce aux précautions prises par le bailli de Vaud avec cette fois la pleine approbation des Etats de Vaud, le danger put être conjuré. Nouvelle alerte en 1391: les troupes vaudoises mobilisées durent se porter vers Genève. Elles n’eurent cependant pas à combattre, car les routiers avaient pris un autre chemin.

La même année, Amédée VII commença à préparer une nouvelle campagne vengeresse contre les Hauts-Valaisans. Les Etats de Vaud ne furent pas plus disposés que trois ans plus tôt pour accorder les troupes qu’on leur demandait. Mais ils finirent par céder, à condition que le prince accordât aux notables des villes le droit de choisir eux-mêmes les hommes aptes à servir. Toutefois, la nouvelle guerre du Valais n’eut pas lieu. Au cours de l’été, à sa résidence habituelle de Ripaille, Amédée fit une chute de cheval. Un aventurier nommé Granville s’offrit à le soigner, mais ne réussit qu’à aggraver le mal. Quand on se décida à appeler un ancien médecin moudonnais du comte, il était trop tard: il déclara que le prince avait été empoisonné. On pense aujourd’hui qu’il fut victime du tétanos. La mort du Comte Rouge suscita une grande émotion chez les Vaudois. Les Etats de Vaud réunis, exigèrent que l’on tirât au clair les causes de cette mort prématurée et qu’on poursuivît les coupables. C’est Othon de Grandson que l’on accusa. Après avoir fuit en France pendant quelques années, il revint et l’affaire rebondit. Il fut provoqué en duel pour venger la mort d’Amédée VII. Mais la fin tragique, étrange et ignominieuse que subit Othon de Grandson fut aussi celle d’un grand poète vaudois. En dehors de la Savoie, refusant de croire à son crime, on honora sa mémoire.

Amédée VIII

Le duché de Savoie
C’est le fils du Comte Rouge, Amédée VIII qui fut nommé à la tête de la Maison de Savoie, sous la régence de sa grand-mère: Bonne de Bourbon, la veuve d’Amédée VI, le Comte Vert. En 1398, Amédée VIII dirigea seul le comté de Savoie. Il eut un règne long et riche en rebondissements. Grâce à son excellent sens de la diplomatie qui semblait être un éternel héritage chez les comtes de Savoie, il remplaça fréquemment les armes par la négociation et sut par-là agrandir et développer harmonieusement et passivement un Etat qui posséda bientôt un poids important dans la politique européenne de l’époque.
Ainsi, en août 1401, Amédée VIII, profitant de l’extinction de la branche des comtes de Genève put racheter à un héritier discutable ses droits sur des territoires jusque-là seulement vassaux. Ainsi, le dernier vide du damier composant le territoire savoyard était désormais comblé. Sur l’autre versant des Alpes, le décès sans héritier direct du dernier prince d’Achaïe fournit à Amédée l’occasion d’incorporer définitivement le Piémont au comté de Savoie. En 1416, l’Empereur Sigismond vint en personne à Chambéry et érigea le comté de Savoie en duché. Amédée VIII avait trente-trois ans. Geste d’une haute signification politique, marquant un degré de plus gravi par la famille de Savoie sur l’échelle des dignités. Les souverains étrangers avaient vite discerné la valeur d’Amédée VIII. Face aux prétentions françaises et bourguignonnes, le nouveau duc était considéré comme le successeur des anciens rois de Bourgogne. En 1430, Amédée VIII publia les Statuts de Savoie (Statuta Sabaudiae), monument juridique considérable qui dépassa de loin les codifications jusqu’alors esquissées et dont certaines dispositions restèrent en vigueur jusqu’au XVIIIème siècle. Ces statuts accentuèrent considérablement la centralisation de l’Etat, systématisant les règles administratives et assurant aux plus humbles sujets une justice plus rapide et plus efficace.
Vu l’intense activité politique et diplomatique d’Amédée VIII, notamment dans le Sud du duché, les Etats de Vaud purent jouir d’une certaine indépendance qui leur permit de se développer activement. Ils multiplièrent leurs réunions dans la maison dite des “Etats de Vaud” à Moudon. Trois ordres y étaient normalement admis: la noblesse, le clergé et la bourgeoisie; néanmoins, le plus souvent, les Etats de Vaud ne réunissaient que des représentants des villes. Théoriquement, seul le prince était habilité à convoquer les Etats en réunion et il y participait comme cela se faisait partout ailleurs, mais le Pays de Vaud ainsi que la Bresse, avaient le privilège de pouvoir convoquer les Etats sans autorisation du prince et parfois, sans même qu’il y soit représenté.

Durant le règne d’Amédée VIII se développa dans le duché une civilisation brillante. Tant dans les arts, dans le prestige que dans la culture, le duché occupa une place remarquable à cette époque. De nombreuses oeuvres nous sont parvenues et nous prouvent l’importance de cet essor qui ne pouvait s’accomplir que lors d’une période de calme et de raffinement.
Après la mort de la duchesse Marie de Bourgogne, qu’Amédée aimait si tendrement, puis de son fils aîné, mort encore jeune, alors qu’il montrait de réelles qualités de gouvernement, le duc éprouva une sorte de dégoût du monde, une lassitude des grandeurs et des honneurs. Pourtant, en pleine gloire, en pleine puissance, admiré et aimé de tous, et connaissant une réelle prospérité, le duc décida de se retirer à Ripaille pour mener dans l’ermitage qu’il y avait fondé une vie de méditation et de prière, sans toutefois abandonner complètement la réalité du pouvoir. Dans cette préretraite le duc, entouré de six conseillers bien expérimentés qui partageaient sa vie d’ermite, conservait la plénitude de ses attributions, ne laissant à son autre fils Louis, nommé lieutenant-général, que les apparences du pouvoir. Cinq années se passèrent ainsi au cours desquelles “le doyen de Ripaille sous son froc, n’apparaissait pas moins redoutable que le duc sur son trône”.
Il arriva bientôt un nouveau coup de théâtre: le concile de Bâle, en lutte ouverte avec Eugène IV déposa soudain le souverain pontife et fit élire, pour s’opposer à lui, Amédée, choisi pour ses qualités, son rang de chef d’Etat et sa parenté avec de nombreuses familles régnantes d’Europe. Amédée VIII abdiqua alors en 1439 abandonnant l’Etat qu’il avait rendu si fort à son fils Louis Ier, une personnalité contrastant avec son père par son incapacité et sa faiblesse.

Les guerres de Bourgogne
Les frontières de l’Etat ne furent pas aussitôt entamées et la Savoie garda quelques temps encore son autonomie. Mais sa désagrégation intérieure commença à attiser chez ses voisins une double convoitise à la suite d’un revirement pro-bourguignon de la régente Yolande de France (sœur de Louis XI et veuve d’Amédée IX) : celle du dauphin Louis, futur Louis XI, et surtout pour les romands, celle de la Confédération helvétique.
Louis Ier était un jouet entre les mains de sa capricieuse épouse, Anne de Chypre. Les complots et “affaires” furent innombrables à cette époque: la duchesse Anne, s’entourant de ses favoris venus de Chypre, dont l’arrogance irritait plus d’un, dilapidait toutes les sages économies constituées sous Amédée VIII. La décadence était amorcée. La féodalité exemplaire d’Amédée VIII s’altéra. Bientôt les exactions, les règlements de comptes entre courtisans et la violence devinrent un climat habituel. Le propre frère de Louis, Philippe de Bresse, fit même noyer un vice-chancelier et un chancelier de l’Etat dans le Léman, au large de Morges pour des motifs de vengeance. Les nobles savoyards, exaspérés, durent peu à peu s’exiler; leurs biens furent confisqués. Ils trouvèrent cependant quelques années plus tard leur revanche. En 1462, l’assassinat du piémontais Valperga marqua l’opposition naissante entre les deux parties essentielles de l’Etat de Savoie: celle de langue française, dont faisait partie le Pays de Vaud, et le vaste Piémont, réuni voici bientôt un demi-siècle à l’ensemble.
Louis Ier, après s’être ingéré dans les intrigues du dauphin, futur Louis XI, parvint à marier la sœur de Charles VII, contre la volonté de ce dernier, à son fils, le futur Amédée IX. Pour cela, Charles VII faillit envahir la Savoie.

A mesure que le temps passait, la politique du duc se tournait toujours plus vers le Piémont, au profit des ambitions expansionnistes des confédérés vers le Sud.
Sous le règne du successeur de Louis Ier, Amédée IX dit le Saint, épileptique, irrésolu et confit en dévotion, c’est pratiquement son épouse, Yolande de France, qui dirigea le duché. Philippe de Bresse, soutenu par les comtes de Romont et de Genève, ses frères, l’obligea à se réfugier dans la citadelle de Montmélian, puis à Grenoble. C’est Louis XI qui, mobilisant des troupes pour défendre les droits de sa sœur, rétablit la situation. Alors, l’inexorable lutte entre le roi de France et le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, imposa à Yolande de manœuvrer avec une circonspection extrême pour échapper à l’emprise du roi, bien décidé à mettre la Savoie à sa merci. Elle louvoya entre les deux adversaires, fut faite prisonnière par le Téméraire puis délivrée une nouvelle fois par Louis XI. Désormais, la France exerçait une sorte de protectorat sur la Savoie.

A l’occasion de ces guerres de Bourgogne, les confédérés profitèrent de la faiblesse militaire du Nord des territoires savoyards pour envahir le Pays de Vaud dans des conditions très pénibles pour les habitants. Quelques années plus tôt, Yolande de France avait renouvelé l’alliance séculaire de ses Etats avec Berne et avait reçu l’hommage de Fribourg. Les derniers rapports diplomatiques précédant la guerre entre les Etats de Vaud et les députés bernois étaient totalement dépourvus de haine ou de menace. On entendait vivre en bonne intelligence l’un de l’autre, comme par le passé.
Toutefois, alléchés par l’or français et une terre plus douce et plus fertile, plusieurs chefs confédérés, habilement soudoyés par les promesses des ambassadeurs de Louis XI, déclarèrent la guerre au duc de Bourgogne le 25 octobre 1474.

La retraite de la Maison de Savoie
En septembre 1474 déjà, les troupes bernoises avaient pris le château de Sainte-Croix. Le 27 octobre, ils prenaient Cerlier (Erlach). La régente de Savoie à qui ces deux derniers biens appartenaient, opta pour une prudente neutralité qu’elle eut beaucoup de peine à maintenir. Pendant ce temps, les tensions montaient entre bernois et vaudois… Les bernois multipliaient leurs caprices face à Yolande de Savoie et aux Etats de Vaud. Les bernois se firent plus pressants encore et exigèrent que la régente de Savoie déclarât sans plus tarder la guerre au duc de Bourgogne et que les places fortes fussent ouvertes à leurs troupes. Ils ajoutèrent une menace à leurs conditions: si le comte de Romont n’abandonnait pas la cause de Charles le Téméraire, le Pays de Vaud serait traité en ennemi. Placée devant cet ultimatum, la duchesse Yolande chercha plusieurs issues diplomatiques chez les confédérés, peu favorables aux ambitions bernoises, mais en vain. Au début de mai 1475, les bandes suisses pénétrèrent dans les seigneuries vaudoises vassales des ducs de Savoie: Grandson, Montagny, Orbe et Echallens furent successivement occupés. Devant la brutalité des confédérés, les bourgs vaudois s’empressèrent d’envoyer des députés auprès des capitaines bernois du camp d’Orbe et acceptèrent de verser une rançon pour échapper aux incendies et aux meurtres.
Malgré les protestations de Yolande, les Suisses laissèrent des garnisons dans les places fortes vaudoises qu’ils occupaient. Le peuple des campagnes était victime des réquisitions et exactions tant des occupants alémaniques que des mercenaires italiens qui continuaient de traverser le pays pour rejoindre les armées bourguignonnes. Prenant prétexte de ces passages, les bernois s’emparèrent d’Aigle et d’une partie du Chablais savoyard. Le 14 octobre 1475, lors du retour du comte de Romont au pays, les confédérés, sur l’insistance de Berne, lui déclarèrent la guerre.

La Maison de Savoie demeura prudemment à l’écart du conflit. L’armée bernoise, bientôt renforcée d’un contingent fribourgeois, marcha sur Morat, puis sur Avenches et Payerne, qui ouvrirent leurs portes à l’ennemi. La résistance acharnée d’Estavayer lui valut le massacre de ses habitants et le pillage de la ville. Les Clées et La Sarraz ayant aussi tenté de résister, subirent le même sort. Les autres bourgs vaudois, à commencer par la capitale, Moudon, capitulèrent avant même d’avoir été attaqués, tant la terreur qu’inspiraient les confédérés était grande (cela ne leur empêcha pas pour autant de saccager villes et châteaux). Même les Lausannois, pourtant sujets de l’évêque et non du comte de Romont, durent accepter une lourde rançon pour échapper au pillage. Le 2 novembre 1475, l’armée victorieuse rentra à Berne avec un riche butin: deux semaines lui avait suffi pour dévaster tout le Pays de Vaud. Les Etats de Vaud durent se soumettre aux conditions dictées par les vainqueurs qui placèrent Jean-Rodolphe d’Erlach à Lausanne, en qualité de gouverneur du Pays romand.

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