Exécution de Jacob Lausselet

L’exécution du Major Davel à Vidy en 1723

L‘exécution du Major Davel a marqué les esprits de son temps et aujourd’hui on y fait encore référence. Il y a cependant des exécutions qui ont eu moins de retentissement et dont l’on ne se souvient pas. C’est pourtant dans notre bonne ville de Rolle, le 9 septembre 1846, qu’eu lieu l’une des dernières mises à mort par décapitation du Canton de Vaud. Ce jour là, à l’âge de 43 ans, la vie miséreuse de Jacob Lausselet prenait fin.

 

Exécution de Jacob Lausselet à Rolle
le 9 septembre 1846

Jacob Lausselet, enfant naturel, naquit en 1803 à Aneth dans le canton de Berne d’une pauvre fille, à laquelle il fut adjugé. Sa mère, dans sa pauvreté, ne put, malgré toute sa sollicitude et son amour pour son fils, lui faire donner l’éducation ni l’instruction que reçoivent aujourd’hui le commun des hommes et il dut subir le sort malheureux que subissent bien des enfants illégitimes. Il fréquenta l’école de son village jusqu’à l’âge de seize ans, mais irrégulièrement et sans surveillance, obligé qu’il était de gagner, dès sa plus tendre enfance, à la sueur de son front, le modique morceau de pain qui devait lui servir de nourriture. C’est ainsi, que le plus souvent, loin des yeux de sa mère et abandonné à lui-même, il fit son éducation tantôt à l’école, tantôt à l’écurie, tantôt sur les champs, tantôt sur les chemins et les passions purent ainsi s’emparer tout à leur aise de son jeune cœur. A l’âge de 17 ans environ et après sa première communion, sa mère le plaça comme domestique chez un paysan à Aneth où il fit la connaissance d’une fille qu’il épousa à l’âge de 21 ans. Après quelques semaines de mariage sa femme lui donna déjà un enfant et bientôt après il s’aperçut de son inconduite, ce qui lui causa de l’humeur et il la quitta pour aller en place; elle, de son côté, en fit autant. Il vint d’abord à Corcelle, puis au Locle où, de concert avec un camarade , il débuta dans la série des vols qui devaient le conduire un jour sur l’échafaud ; il fut arrêté et exilé du canton de Neuchâtel. Que faire? A l’âge de 26 ans une condamnation pour vol pesait déjà sur sa tête; où aller? Il revint à Aneth, mais sans pouvoir s’y arrêter longtemps et quitta encore son village pour venir dans le canton de Vaud. Là il fût toujours domestique, tantôt de campagne, tantôt d’écurie dans les auberges, vivant comme du passé au jour le jour, chrétien de nom mais rarement de fait et donnant à toutes ses passions un libre essor. Pendant ce temps sa femme mit au monde plusieurs enfants adultérins et en 1840 il obtint son divorce pour adultère.

Après avoir servi plusieurs maîtres dans le canton, il prit enfin du service comme garçon d’écurie à l’auberge de la Couronne à Lutry, où il resta pendant environ trois ans: Pendant ce temps il commit au préjudice de son maître de nombreux petits vols pour en partager le produit avec une fille dont il avait fait sa maîtresse. Ces vols une fois découverts, il dut quitter Lutry et il vint à la Couronne à Rolle, toujours comme garçon d’écurie, ce fut là son dernier service. D’abord sous-garçon, ensuite premier garçon d’écurie, Lausselet sut par ses apparences et parla douceur de sa figure gagner pendant deux ans et demi environ l’estime générale et la confiance de son maître. Mais le vice ne peut pas longtemps se dissimuler et les délits finissent toujours par être découverts. Le 20 Mars 1846 au matin la cuisinière de l’hôtel chercha dans les dépendances un coq égaré, elle monta le chercher dans un mauvais petit bûcher, où elle trouva non pas le coq, mais le cadavre d’un homme presque entièrement desséché, à peine recouvert de quelques débris de bois et de terre et qui gisait là évidemment à la suite d’un crime. Immense fut la surprise de la fille et elle courut aussitôt en informer ses maîtres et Jacob Lausselet. La justice fut aussitôt après nantie de l’affaire, on releva le cadavre et une enquête fut commencée. Après de nombreuses et actives informations on découvrit, que le cadavre était celui d’un nommé Jean Romel qui avait été sous-garçon de Jacob dans le courant de l’été dernier; des soupçons commencèrent à planer sur ce dernier, une visite domiciliaire fut opérée dans sa chambre le dimanche 29 mars au matin et de nombreuses et abondantes taches de sang découvertes sur son lit fortifièrent les soupçons. Cependant on ne pouvait pas encore croire que Jacob fut réellement l’auteur du meurtre et au lieu de l’arrêter on se borna à le faire surveiller afin d’empêcher une tentative de fuite. Le soir il ne vint pas, comme de coutume, pour souper, son maître le fit chercher et comme il tardait à venir, il alla lui-même l’appeler et le trouva assis sur son lit où, fondant en larmes et pressé par le remords, il avoua son crime. Il fut aussitôt arrêté et comme on le conduisait en prison, il s’échappa, mais fut ressaisi le lendemain. Pendant l’instruction il fit quatre aveux successifs dont le dernier était seul le vrai ; la mise en accusation fut prononcée et le jour des débats fixé au 20 Juillet 1846 à Rolle. Jacob Lausselet témoigna déjà dans sa prison du repentir; pendant tout le cours des débats il fut sans un instant d’humeur, portant sur sa figure une expression de douceur et de douleur, et versant d’abondantes larmes. Il raconta les détails de son crime comme il l’avait déjà fait dans l’enquête et avec la même apparence de vérité ; voici en résumé comment :
Dans les premiers jours d’août 1845 son sous-garçon Jean Romel aurait dit à des charretiers logés à l’hôtel, que Jacob n’avait pas donné à leurs chevaux toute l’avoine qu’il faisait payer, il aurait ainsi cherché à lui nuire dans l’opinion publique et dans celle de ses maîtres, avec l’intention de prendre sa place, il aurait même été prévenu de cette intention de son sous-garçon. Il en conçut naturellement de l’humeur et de la colère, mais il n’y eut cependant pas d’altercations bien vives entre lui et Jean Romel et ils continuèrent à coucher ensemble dans le même lit. Dans la nuit du 9 au 10 août, ils devaient se lever tous deux pour panser des chevaux étrangers, Jacob seul se réveilla à deux heures et demie du matin, au moment du passage de la diligence, et conçut tout-à-coup la pensée de tuer son camarade profondément endormi : Il alluma sa lampe, s’habilla et à trois heures et demi  Jean Romel avait cessé de vivre. Il avait saisi un marteau qui se trouvait d’habitude dans cette chambre, et en avait frappé à la lueur de la lampe son camarade endormi sur la tempe, puis sur le front; il l’avait traîné depuis là sans vie dans la remise à côté de la chambre, frappé encore, puis caché derrière des planches au fond de cette remise, après l’avoir battu une dernière fois, quoiqu’il sut qu’il ne battait plus qu’un cadavre. Il laissa là ce cadavre pendant quinze jours et comme on se plaignait beaucoup d’une mauvaise odeur, il le chargea pendant une nuit sur ses épaules et le porta au bûcher où l’a trouvé la cuisinière, le couvrit aussi bien qu’il put et il est resté là pendant environ huit mois, sans que l’odeur qu’il devait répandre ait fait faire des recherches propres à le découvrir. — Il nia avec persistance, comme il l’avait déjà fait dans sa prison, d’avoir eu la pensée de son crime avant le moment de son réveil dans la nuit du 9 au 10 août 1845. Il avoua ensuite de nombreux vols commis dans l’auberge, en partie avec l’aide des père et fils R. de Rolle, en partie seul, mais toujours recelés par ces gens. Plusieurs témoins furent aussi entendus. Après le réquisitoire de l’officier du ministère public, M. Pittet, et la plaidoirie de la défense présentée par l’auteur de ce petit récit, le président lut les questions que devait résoudre le Jury et les lui remit. Après une délibération de plus de trois heures, le Jury rendit son verdict qui admettait à l’unanimité le fait de la préméditation. Les parties plaidèrent ensuite les questions du droit, sur quoi la cour entra en délibération et lut, deux heures et demie après, sa sentence qui condamnait le prévenu à la peine de mort. La lecture de ce jugement parut faire une profonde impression sur tout le monde, sur la cour, sur MM. les jurés et sur tout le public, qui cette fois se retira et se dispersa bientôt avec un silence surprenant. Quant au condamné, il fut en proie à une vive et douloureuse émotion et pleura beaucoup ; M. le pasteur Simonin s’approcha de lui et l’accompagna dans sa prison où le reconduisirent les gendarmes alors que la foule fut écoulée. Jacob Lausselet forma un recours en grâce que le Conseil d’Etat, dans sa compétence, rejeta le 5 septembre. Cet arrêt suprême une fois rendu, l’exécution du condamné devait suivre de près, elle fut fixée au 9 septembre et un échafaud fut dressé à cet effet à dix ou quinze minutes de Rolle du côté de Morges sur une place entre le lac et la route.

La veille de l’exécution, à huit heures du soir, M. le Préfet du District de Rolle communiqua à Jacob Lausselet que son pourvoi en grâce avait été rejeté par le Conseil d’Etat et il lui apprit en même temps le moment de son exécution ; il supporta cette nouvelle avec un courage surprenant et s’abandonna depuis ce moment entièrement aux vénérables pasteurs qui l’entourèrent pendant toute la nuit et ne cessèrent de lui offrir les douces consolations de la religion. Pendant cette nuit, qui vit blanchir la barbe de Jacob, que d’horribles angoisses durent battre son âme repentante! Car depuis longtemps déjà il se repentait; à quelle épouvantable agonie il dut être en proie! Car il n’était plus un criminel endurci, un incrédule, jamais dans sa prison la moindre imprécation n’était sortie de sa bouche, non, il pleurait, il pleurait bien souvent. Enfin arrive cette dernière aurore, au lever de laquelle tous les condamnés frémissent, elle trouve déjà l’échafaud entouré d’une grande foule des deux sexes, qui avait voyagé toute la nuit pour assister au hideux spectacle qui se prépare ; elle trouve aussi Jacob dans sa prison, mais dans quel état ? Entouré de fidèles pasteurs et de gendarmes, qui tous portent sur leur figure l’expression de la tristesse, de la pitié et de la compassion ; elle le trouve résigné, il ne craint plus la mort, il la désire; il ne redoute plus de paraître devant Dieu, il s’en réjouit ; il ne dort pas, mais il prie; sa figure n’est plus celle d’un assassin, mais celle d’un homme bon et profondément malheureux, il parle de son repentir, il répète dans ce moment suprême, qu’il n’a jamais eu un moment de plaisir depuis son meurtre; il reconnaît qu’il a mérité la peine la plus sévère, qu’il a outragé Dieu et les hommes ; il cherche à se détacher complètement de ce monde et ne s’occupe plus que de Dieu qui pardonne. Plusieurs personnes viennent à tour dans sa prison le considérer, il ne fuit pas leur regard et toutes sortent avec la douleur dans le cœur, pas un de ceux qui le quittent n’oserait se dire meilleur qu’il n’est aujourd’hui. Voilà comment il attend le moment fatal. Pendant ce temps la place, les rues et les avenues se couvrent d’une foule toujours plus immense, des soldats viennent occuper la cour du château et forment un carré ; les autorités arrivent et les bourreaux attendent. Enfin, à neuf heures on vient annoncer à Jacob, qu’il doit partir, il pense encore à sa vieille mère et au pasteur qui l’a instruit et prie d’écrire chez lui, il se lève avec calme et fermeté, il entend une dernière prière et lorsque quelques pasteurs et son défenseur veulent lui faire leurs adieux, il leur serre avec convulsion la main qu’il baigne des larmes les plus déchirantes. Cependant il se remet bientôt, franchit le seuil de la prison, avance et arrive dans un carré de militaires, au milieu duquel l’attendent le président qui avait dirigé les débats, l’officier du ministère public, le Préfet et des huissiers. Le bourreau, revêtu de son manteau rouge, apparaît aussitôt suivi de ses valets, dont l’un porte, recouvert d’un linge, l’instrument qui doit trancher la vie de Jacob. Alors le Préfet, s’adressant à l’exécuteur, lui remet dans la forme voulue le condamné, les bourreaux s’en emparent aussitôt, lui passent une corde autour du corps et des bras et placent sur sa tête un bonnet blanc. Pendant ces horribles apprêts, les vénérables pasteurs ne cessent pas de parler à Jacob, de l’encourager et réussissent à lui faire supporter, toujours avec résignation, son affreuse position. La grille du château s’ouvre et ils partent, MM. le Préfet, le président et le substitut du procureur général, les huissiers, une double haie de militaires à droite et à gauche, le criminel au centre, autour de lui groupés pasteurs et bourreaux, puis une voiture conduisant M. le pasteur Simonin, qui avait souvent visité Jacob dans sa prison et était chargé d’adresser après l’exécution au public l’allocution d’usage. Un soleil magnifique réchauffe de ses rayons dorés toute la nature, Jacob seul y est insensible, car déjà sa longue agonie a glacé ses membres. La foule immense, qui s’étend depuis la place de l’exécution jusqu’au château, s’ébranle aussi , se pousse, se presse, mais silencieuse cependant. C’est avec peine et lentement que le lugubre convoi du vivant s’avance, arrêté qu’il est à chaque pas par les flots agités de la foule et chacun se sent saisi d’un douloureux effroi en le voyant passer. Il avance cependant et Jacob se trouve bientôt en face de l’échafaud, toujours calme et résigné, mais sans audace; il en gravit les gradins comme un homme qui, pénétré de sa culpabilité, ne pense plus à disputer sa vie à la vengeance humaine, mais bien à implorer la grâce divine qui , elle, sait pardonner au pécheur qui fait une humble confession de ses crimes, de ses fautes et de son repentir.

Il se suit un affreux silence, tous les yeux sont fixés sur ce grossier autel, haut de douze pieds au moins, où va tomber une victime humaine. On le voit, le malheureux condamné sur son échafaud, un moment debout au milieu de ses chers pasteurs, comme il les appelle, il reçoit sans cesse de leurs douces paroles le courage dont il a besoin et s’entretient toujours avec eux; enfin il s’assied sur la chaise fatale et les bourreaux qui ne le quittent plus, lui bandent les yeux et découvrent sa nuque. Dans ce moment la foule, qui couvre la terre, les murs et les arbres, est saisie d’une profonde émotion, elle a horreur de ces préparatifs et surtout de ce qu’elle va voir: Mais tout-à-coup on voit l’homme au manteau rouge qui se défait de ses habits et saisit le glaive ; oh alors , il n’est presque plus un cœur qui ne batte, quelques yeux se détournent et tandis que Jacob balbutie encore une prière, le bourreau frappe et à la place d’un homme fort, bien portant, de 43 ans à peine, on ne voit plus que le tronc mutilé d’un cadavre tout inondé de son sang ! A peine le sacrifice achevé, les cœurs se croient plus à l’aise; le corps du supplicié tombe de la chaise et d’une voix tonnante le pasteur Simonin, debout sur l’échafaud, adresse à la foule une chaleureuse allocution pleine de sages leçons. Qu’il lui fallut de courage pour étouffer dans ce moment suprême ses émotions profondes et pour trouver les paroles qu’il fit entendre! — La foule avait besoin de ces paroles, elles la soulageaient, car à la pensée du supplice d’un scélérat avait succédé celle du martyr d’un chrétien et nous croyons, que si un instant avant la mort du condamné une seule voix eût crié : « grâce pour lui ! » six mille voix au moins lui auraient servi d’écho, car dans ce moment la voix instinctive de l’humanité avait repris son empire et à côté du criminel on voyait l’homme, l’homme corrigé. Aussitôt après, toute cette immense foule, composée d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants, se retira, je fus surpris de son silence et de la rapidité avec laquelle elle se dispersa. Chacun rentrait chez lui, on causait beaucoup, mais à demi voix, pas une plaisanterie ne se faisait entendre, on eût dit que la terreur régnait. Quelques personnes étaient surprises du peu d’impression qu’avait produit sur elles ce qu’elles venaient de voir, beaucoup disaient, « ce n’est pas une peine, c’est un affreux spectacle » ; un plus grand nombre s’occupait essentiellement du pauvre Jacob Lausselet qui venait de mourir sur l’échafaud, de ses souffrances morales et de son repentir, mais plus de son crime, presque plus de son exécution. La vengeance humaine avait fait place à la pitié, elle était assouvie; n’aurait-elle pas pu l’être différemment? Cet exemple, que beaucoup demandaient à grands cris, empêchera- t-il de nouveaux crimes? Puisse-t-il en être ainsi !

Eugène Kaupert
Avocat

Le 10 janvier 1868, l’aube se lève sur un sinistre décor: un échafaud, installé sur les berges de la Broye, en aval de Moudon. Le condamné auquel il est destiné se nomme Héli Freymond. Il n’a que 25 ans. Pourtant, la foule réclame sa mort à grands cris. Le retentissement de son crime est tel que plus de 20’000 personnes assistent à l’exécution. Au pied de l’échafaud, le peintre Charles Vuillermet doit rendre un portrait fidèle de l’événement, à la demande du procureur général. «La foule s’était resserrée autour de l’échafaud, qui n’était isolé que par une corde retenue par des piquets», racontera-t-il par la suite. Lorsque le jeune Héli Freymond est amené, il retarde le moment funeste, «embrassant les gendarmes qui l’ont gardé et veillé dans la prison; enfin, il gravit l’escalier, sans aide, et se place debout devant la chaise». Le pasteur s’avance pour prier avec le malheureux. Mais, rapporte le peintre, «le bourreau fait signe que cela dure trop, et prend son glaive».Par deux fois, il fait mine d’abattre l’arme sur le cou du condamné, puis «il frappe vivement, et le glaive passe. Freymond est décapité.» La tête est jetée dans la sciure. A la grande horreur de Charles Vuillermet, des campagnards montent alors sur l’échafaud et «déplacent la tête pour mieux en admirer les traits». Dégoûté, le peintre s’empresse de fuir «ce lieu néfaste et cette scène horrible». Il vient d’être témoin de la dernière exécution capitale dans le canton de Vaud. Source: 24 heures

 

 

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