Le Pays de Vaud sous la domination de Berne

Chapitre II.
La Réformation.
1536-1558.
La Dispute de Religion. – Berne abolit la religion catholique. – Berne s’empare des biens de l’Eglise et des trésors de la cathédrale de Notre-Dame de Lausanne. – La Largition de Lausanne. – Edit de Réformation. – Synode de Lausanne. – Les Classes, les Colloques. – Académie et Collège de Lausanne. – Le banneret Pierrefleur sur la réformation d’Orbe, d’Oulens et de Grandson. – Michel, dernier comte de Gruyère, baron d’Aubonne, seigneur d’Oron, de Palézieux et du Pays-d’Enhaut. – Berne et Fribourg s’emparent de ses états. – Aubonne, Oron et le Pays-d’Enhaut, nouveaux bailliages Bernois, reçoivent la réformation.

Source: Musée cantonal des beaux-arts

Les événements qui se succédèrent en Europe, pendant la règne de Charles-Quint, permirent à Berne d’organiser ses conquêtes, de ruiner l’Eglise romaine dans les pays romands, et de renverser de son siège le prince-évêque de Lausanne, grand vassal de l’Empire. La guerre, imminente depuis le commencement de l’année, entre François Ier et Charles-Quint, venait d’éclater. Les lieutenants de l’Empereur, suivant la côte de Gênes et passant le Var, s’étaient rapidement portés dans la Provence, et attaquaient le roi de France dans ses provinces du midi. Les généraux français occupaient Turin, les places fortes de la Savoie et celles du Piémont, d’où ils faisaient des excursions dans le Milanais; dans le nord de la France, sur les bords de la Meuse, les armes françaises combattaient les Impériaux avec des chances égales. En Allemagne, la ligue luthérienne de Smalkade tenait en respect les rois et les princes catholiques. Henri VIII, en Angleterre, répandait sur l’échafaud le sang des prélats, et fondait l’Eglise anglicane sur les ruines de l’Eglise romaine. Enfin, les Turcs occupaient la Hongrie et menaçaient Ferdinand II jusque dans Vienne. Aussi, le Pays-de-Vaud, Gex, le Chablais, l’évêque de Lausanne, Genève, Berne, étaient oubliés dans ce grand conflit européen; au pied du Jura et des Alpes, dans le pays romand, les luttes de la réformation avec le catholicisme passait inaperçues.

Berne profita de ces circonstances, en portant dans ses nouvelles provinces le dernier coup à l’Eglise romaine. Elle convoqua à Lausanne une Dispute de Religion, où les articles de foi devaient être discutés en public par des catholiques et par des réformés. L’issue d’une telle dispute n’était pas douteuse : les réformés seuls posaient les questions, formulaient la teneur des thèses, et le Deux-Cent de Berne, transformé en concile, était seul juge des controverses, et décidait en dernier ressort sur les articles de foi. Ces bourgeois, qui avaient en perspective le partage des riches dépouilles de l’Evêque et de l’Eglise, le partage des immenses domaines des couvents, des abbayes, des prieurés, qui à eux seuls formaient près du tiers du territoire conquis, pouvaient-ils être des juges impartiaux?

Le Pays-de-Vaud apprit la volonté de Berne par la publication suivante :

Edit des Seigneurs de Berne, qui Ordonne une Dispute Publique de Religions à Lausanne.
Nous l’Advoyer Petit et Grand Conseil, nommé les Deux-Cents des Bourgeois de Berne, faisons savoir, et notifions à tous qu’il appartiendra, et cestes par nostre Commandement seront communiquées et publiées. Comme ainsi soit que en nos terres, (que justement par la grâce de Dieu avons conquestées,) grands différents et questions se soient levées entre nos sujets à cause de la foi, pource que les uns veulent vivre selon le St Evangile de Jésus, et les austres à la manière accoustumée. Et combien qu’il ait esté arresté par nos Capitaines et commis, qu’on deust laisser parler franchement ceux qui parleraient de l’Evangile, et aussi laisser vivre ceux qui le veulent ensuivre, sans leur donner aucun empeschement, molestement, ne trouble; au moien de quoi esperions, ainsi que desirions, que le peuple viendrait benignement en bonne paix et union, à la cognoissance de vérité, et de cueur prendrait le chemin que nostre Seigneur Jésus nous a commandé par son Evangile. Néantmoings ce n’a esté tenu, ains grosses injures ont esté faictes tant de faict que de paroles, et à ceux qui ont voulu parler de l’Evangile, comme aux Prescheurs, et aussi à ceux qui l’ont voulu suivre et ouïr. En oultre, aucuns prestres et moines se sont offerts et vantez de vouloir disputer et maintenir contre les Prescheurs, leur manierre de faire estre bonne, ainsi qui l’Eglise Romaine tient, ce qu’ils n’ont voulu faire quand des dits Prescheurs ont esté requis, soy retirans de leur offre, ainsi qui paravant plusieurs on fait en nos Seigneuries promettans merveilles à part, et quant fallait venir avant, se sont cachez. Parquoi voulans donner ordre à tous les troubles, taschans et desirans que tous nos soubjets (sujets) vivent sainctement et purement selon Dieu, et la pure vérité Evangelique en bonne paix et union, ce qui ne peult estre sans estre unis en la vray foy de Jésus, en tenant ce qu’il a commandé. Et puisque la Saincte promesse de Jesus porte qu’il donnera bouche et sagesse aux siens, à laquelle tous les adversaires ne porront résister; avons ordonné que tous les Prestres, Moynes, et gens, que l’on appelle d’Eglise, quelconques qu’ils soyent, estants en nos dites Terres, et les Prescheurs aussi, ayent à comparoir et se trouver à Lausanne le premier jour du mois d’octobre prochainement venant, pour rendre raison de leur foi, pour maintenir et soustenir par la Sainte Escripture, tant du Vieulx que du Nouveau Testament, ce qu’ils enseignent, font et tiennent en l’assemblée du peuple. Et que au dit lieu devant tout apertement en toute bénignité et Charité Chrestienne, ung chacun avance les raisons et auctoritez de la Sainte Escriture, tant pour prouver ce qu’il croit, fait et tient, que pour impugner ce qu’il pourra montrer de la partie adverse, estre repugnant à la S. Escripture. Et pour respondre aussi par la S. Escripture aux raisons et objections de la partie adverse, et ce liberalement et franchement. Car nous voulons que tant une partie que autre soit ouïe, et ameine sa raison prinse de l’Escripture sans aucun empeschement ne fascherie. Et que ceste disputation et raison que ung chacun rendra de sa foi, et ce que une partie objecte contre l’autre soit libre et franc à tous. Et non seulement à ceux de nos terres, mais à tous allans et venans de quelque pays qu’ils soient; aux quels et à tous, donnons assurance, saufconduit, et sauvegarde, pour aller, venir, opposer ou respondre en la ditte disputation, et ce par la S. Escripture. Commandant expressément qui tous ceux qui vouldront parler d’une partie ou d’aultre, soient ouïs paisiblement et amiablement en parlant par la S. Escripture, par laquelle voulons toute la disputation estre faicte et concluë. Et affin que tous nos subjects puissent être pleinement advertis de la pure vérité, et que les Prebtres, (comme ils ont de coutume,) ne donnent à entendre les choses avoir esté dictes ou faictes aultrement qu’il n’est : Voulons et commandons que les Procureurs de toutes les Paroisses à nous subjectes se trouvent pour ouïr ce que sera dict d’une partie et d’aultre, et comme il sera conclud, affin que de tout et publiquement la vérité en effet soit avancée et aye lieu. Et donnons par ces présentes, exprès Commandemens à tous nous officiers, de faire commandement à tous Presbstres, Moines et aultres, (comme dessus est dict,) appellés d’Eglise, et aux Procureurs aussi des Paroisses, ensemble aux Prescheurs, de soi trouver au jour et lieu dessus dict, et attendre jusques à la conclusions, en paix et tranquillité sans faire faulte, sur la peine de nôtre indignation. Et cependant défendons d’ung costé et d’aultre, qu’il n’y aye dissention ne oultraige, et que aucunement on n’empesche ne contredise à ceux qui preschent et portent l’Evangile, ne à ceux qui le veullent ouïr, et ce sus la peine de nostre indignation. Données dessoubs nostre scel placqué à icelles, le Dimanche 16 de Juillet, l’an du Seigneur 1536.

Guillaume Farel composa les Conclusions, ou thèses qui devaient être soutenues à la dispute. Elles furent affichées dans toutes les paroisses avec l’édit, et les baillis firent comprendre à leurs administrés «les intentions bienveillantes de leurs souverains seigneurs.»

Conclusions qui seront disputées à Lausanne, nouvelle province de Berne, le premier d’octobre 1536.

  1. L’Ecriture Sainte ne connaît point d’autre voie de justification que celle qui est par la foi en Jésus-Christ, offert une seule fois; qui ne doit jamais plus être offert, tellement que celui-là abolit la vertu de Jésus-Christ, qui introduit une autre oblation pour la rémission des péchés.
  2. Elle ne reconnaît que le même Jésus-christ, ressuscité des morts, monté au Ciel, et séant à la dextre du Père, pour le Chef unique, pour le Pontife ou sacrificateur véritablement Souverain, et pour le Médiateur et l’Intercesseur de son Eglise.
  3. La Sainte Ecriture ne reconnaît pour l’Eglise de Dieu que ceux qui croient devoir uniquement leur rédemption au Sang de Jésus-Christ, qui croient à sa Parole seule et qui s’y appuient, sachant que ce Sauveur nous ayant été ôté par rapport à sa présence corporelle, remplit, soutient, gouverne et vivifie tout par la vertu de son Esprit.
  4. Cette Eglise, bien qu’elle ne soit connue que de Dieu, a cependant ses cérémonies que Jésus-Christ a établies, par lesquelles on la voit et on la reconnaît, savoir le Baptême et la Cène du Seigneur, qu’on appelle les Sacrements, parce que ce sont tout à la fois des Symboles et des signes des choses secrètes, c’est-à-dire de la grâce de Dieu.
  5. La même Eglise ne reconnaît point d’autre ministre que celui qui administre la Parole et les Sacrements.
  6. Elle ne reconnaît point d’autre Confession des péchés pour en obtenir le pardon, que celle qui se fait à Dieu, ne d’autre Absolution que celle qu’on reçoit de Dieu, auquel il faut confesser ses péchés pour ce sujet, comme c’est lui seul qui les pardonne.
  7. Cette même Eglise ne reconnaît point d’autre Service de Dieu que celui qui est spirituel et réglé selon la Parole de Dieu, et qui consiste en l’amour de Dieu et du prochain. C’est pourquoi elle rejette tout ce fatras de cérémonies sans fin, en tant quelles ne servent qu’à renverser la Religion, comme sont les Images et d’autres choses de cette nature.
  8. Elle ne reconnaît qu’un seul magistrat, laïc, établi de Dieu, et nécessaire pour conserver le repos de l’Etat. Elle croit que tous sont obligés d’obéir à ce magistrat, tandis qu’il n’ordonne rien qui soit contre Dieu.
  9. Elle enseigne de plus que le Mariage, qui a été institué de Dieu pour les hommes, pourvu qu’ils y soient propres, n’est opposé à la sainteté d’aucun ordre.
  10. Enfin pour ce qui regarde les choses qu’on appelle indifférentes telles que sont les viandes, les breuvages et l’observation des jours, bien qu’un homme pieux puisse en user librement par tout, il faut cependant qu’il le fasse avec prudence et avec charité.

«La nouvelle de la Dispute de Religion se répandit bientôt de tous côtés, dit Ruchat, si bien même qu’avant que Berne en eût publié le décret, l’empereur Charles-Quint en fut informé.» Ce monarque, au milieu des préoccupations de la guerre, envoya de son camp la lettre suivante aux conseils de Lausanne :

Aux Bourgmaistre, Conseils et Communauté de notre Ville Impériale de Lausanne, à tous et un chacun.
CHARLES par la grâce divine empereur des Romains, toujours Auguste, etc.

Chers honorés et fidèles,
Nous sommes instruits d’innovations qui se font en religion dans une ville que nous nommons impériale et nôtre; dans laquelle, entr’autres édifices sacrés, il est une église catholique enrichie par les dons de nos prédécesseurs et qui subsiste sous notre protection. Notre foi y est menacée. On prétend y faire une dispute, sans considérer que les édits par lesquels nous avons ordonné que toute innovation en matière religieuse soit suspendue jusqu’au concile, lequel doit s’assembler au mois du mai prochain sous nos auspices et ceux du souverain pontife de la chrétienté. Nous vous requérons conséquemment et vous ordonnons de rejeter et d’arrêter cette dispute, comme tout autre changement dans les choses qui sont de la foi; de rétablir toutes choses dans leur premier état et de ne faire présomptueusement ni souffrir rien qui soit contre la teneur de nos édits. Nous espérons que vous attendrez en paix le prochain concile, et vous conduirez de manière à nous prouver votre déférence à notre personne et votre obéissance au saint Empire Romain. Donné à Savigliano le 5 juillet de l’an de grâce 1536, le XVIe de notre empire.

CHARLES.
Par ordre exprès de S. M. catholique et impériale, Obernburger.
Cette lettre fit sortir les conseils de Lausanne de leur profonde léthargie; ils conçurent quelque espoir et dépéchèrent à Berne trois de leurs membres, MM. de St Cierges, Grand et Burdet, pour notifier la mission impériale et la résolution du Deux-Cent :

Nous Bourgmaistre, Conseils, etc…. avons décidé :
Quant à la religion, nous suivrons les directions contenues dans la lettre de l’Empereur; nous vivrons en bons catholiques, en paix et en amour, et nous nous tolérerons les uns les autres, nonobstant la différence de religion; nous ne permettrons de faire aucune insolence dans les églises ni aucune innovation; mais nous ordonnons qu’on attende les décisions d’un concile général…. La nature de la matière controversée étant de nature à entraîner divers troubles, et devant être dans peu examinée dans le concile, il est convenable d’attendre sa décision.

Quant à la liberté, Lausanne persévère dans sa résolution précédente. Elle ne veut point devenir sujette d’une ville étrangère. Elle rejette le mode de vivre que Berne voudrait lui imposer, sans même avoir proposé ce mode de vivre aux Trois-Etats de Lausanne.

Les députés furent reçus à Berne avec les plus grands honneurs. Chacun les fêta; mais, quant à l’objet de leur mission, LL. EE. ne leur donnèrent aucune réponse catégorique, alléguant que des ambassadeurs qu’on allait envoyer à Lausanne, «seraient chargés de terminer toutes ces choses.» Toutefois, dans les conversations particulières, en leur fit entendre que les seigneurs de Berne étaient disposés à acheter la soumission de Lausanne, en faisant à cette ville une large part des biens de l’Eglise.

Le rapport de ces députés, la réponse qu’ils apportaient de Berne, surprirent les conseils de Lausanne, qui s’attendaient à un tout autre résultat de la lettre de l’Empereur. Ils revinrent à la charge, et de concert avec les Quatre-Paroisses de Lavaux, envoyèrent une nouvelle députation, chargée d’empêcher par tous les moyens que la dispute eût lieu. Mais, dit le Manuel du conseil de Lausanne, «on leur dit qu’on n’avait nul dessein de leur ôter leurs privilèges; que la dispute ne concernait que des affaires de religion; que des commis qu’on voulait envoyer à Lausanne leur diraient le reste.»

Pendant les courses inutiles des députés de Lausanne, le jour de la dispute approchait. Le bailli faisait préparer la cathédrale pour recevoir une foule avide d’un spectacle tout nouveau, et dont le dénouement certain devait avoir de si grandes conséquences pour l’avenir du pays. Les réformés arrivaient de toutes parts pour jouir du triomphe de leur cause. Le petit nombre de catholiques qu’on voyait arriver, étaient, ou déjà ébranlés dans leur foi, ou bien de ces hommes sans convictions ou timorés, qui cherchaient un prétexte pour abjurer et pour embrasser le parti le plus fort.

«Les tenans de le dispute, dit Ruchat, furent de la part des catholiques : le jacobin Montbouson; le médecin Blancherose; Droguy, vicaire de Morges; Mimard, maître d’école à Vevey; Berrilly, vicaire de Prévecin; Jean Michel, curé et doyen de Vevey; enfin, Ferrant de Loys, capitaine de la Société de la Jeunesse de Lausanne. Du côté des réformés, Farel et Viret se présentèrent au premier rang, ainsi que Jean Calvin, réformateur peu connu encore, mais qui bientôt acquit une si grande célébrité comme émule de Luther et comme législateur des protestants, à Genève et en France.
«Les commissaires bernois, Watteville, Diesbach, Schleyff, Hubelman et Naegueli, bailli de Lausanne, prirent place dans le cathédrale, dont les autels, les images et les ornements étaient voilés. Quatre présidents, Nicolas Watteville, et Cyro de Berne, le chanoine du chapitre de Lausanne Fabri, et le docteur en droit Girard Grand, du conseil de Lausanne, siégeaient comme présidents de la dispute. Quatre notaires, dont l’un Jaques Bergier de Lausanne, étaient chargés d’inscrire les opinions, de prendre note des discours, «sans rien omettre, ni ajouter, ni par faveur, ni par dons, ni par crainte.»

Farel lut la première thèse sur la «Justification par la foi.» Il la développa et parla en sa faveur. Son discours était terminé, lorsque les chanoines du chapitre entrèrent en procession dans la cathédrale. L’un d’eux lut la protestation du clergé, fondée sur ce que c’était à l’Eglise-Universelle seule, qu’appartenaient la discussion et le jugement sur la foi catholique, et que c’était au prochain Concile que la controverser devait être renvoyée. Après cette protestation, écoutée au milieu du plus profond silence, les chanoines se retirèrent.

Dans cette première séance, malgré des interpellations réitérées et personnelles, personne ne prit la parole, ni pour, ni contre la thèse. Cependant, quelques prêtres et les curés de Thonon y adhérèrent.

Le lendemain, voyant qu’aucun ecclésiastique ne prenait la parole, le médecin Blancherose se leva et attaqua la première thèse, en commençant pas ces mots :

«Je suis médecin, et ma profession est de médiciner, et non de théologier. Néanmoins puisque votre bon plaisir est de bailler audience à chacun, je veux impugner la premire thèse. Maître Farel a dit que par la foi en Jésus-Christ on est sauvé…. S’il en était ainsi, il faudrait que les Diables fussent sauvés. Car, comme dit St Jaques : «Demones credunt,» les diables croient. S’ils croient, ils ont la foi, hors, par conclusion, ils sont sauvés.»

Après cette exorde, Blancherose continua et soutint son opinion avec esprit, montrant assez d’érudition, il est vrai, mais peu de conviction et moins de gravité encore. Blancherose continua à opposer à peu près sur le même ton contre la plupart des dix thèses, et ne fut soutenu que par un jeune officier, Ferrant de Loys. Quant aux prêtres, peu prirent la parole, et aucun d’eux ne fit preuve ou de savoir ou d’esprit. L’un d’eux, Jean Droguy, vicaire du curé de Morges, répondant à Farel qui avait attaqué l’ignorance des prêtres, fit un aveu bien naïf :

«Si les prêtres, dit-il, sont aussi ignorants que vous le dites, ce n’est pas une grande gloire que de les avoir vaincus. Que n’avez-vous eu pitié de leur ingnorance! Que ne leur avez-vous donné du temps pour étudier! Qu’avez-vous fait durant toute cette dispute que de les dauber impitoyablement, et pour une injure leur en rendre cent, ce qui est contre l’Evangile que sans cesse vous invoquez?»

Enfin, après six jours de discussions auxquelles prirent part, du côté des réformés, Viret, Farel, Caroli et Calvin, Farel fit un discours de clôture dans lequel, s’adressant aux passions populaires, il dit entre autre choses :

«Je vous prie de considérer d’un côté la libéralité de Dieu envers l’homme dans le grand nombre de créatures qu’il a créées pour son entretien avec plein liberté d’en user, et de l’autre, la dureté tyrannique des papes qui ont resserré cette liberté et l’ont ôtée en bonne partie au peuple.
«Comme elle est pitoyable la condition des pauvres chrétiens accablés d’ordonnances, de règlements, de cérémonies, et sucés jusqu’aux os!
«Il ne suffit pas qu’un pauvre laboureur ait porté ses os à St Loup; baillé ses oeufs à ses enfants pour qu’ils puissent être reçus à la confession; donné ses fromages aux quêteurs; son linge et sa laine au St Esprit; son jambon à St Antoine; son blé et son vin à tous les mangeurs du pape!
«Non! le pauvre laboureur ne peut même conserver le peu de lard qui lui était resté…. Mais il faut qu’il mange ses pois avec du sel et de l’eau, sans autre chose. Tant est le pauvre peuple tourmenté par le St Siège, en son corps aussi bien qu’en son âme!»

Cependant, ce ne fut pas seulement par de telles déclamations que les réformateurs cherchèrent à détacher leur auditoire de l’Eglise romaine. Le veille de la lecture de la dispute, Farel avait prononcé un sermon remarquable en tous points, et par la force des arguments tirés de l’Evangile, et par une sublime éloquence.
L’effet de la dispute se fit promptement sentir; de Loys, opposant laïque, Droguy, Mimard, le curé de Vevey, et plusieurs autres prêtres, abjurèrent avant la fin de la dispute; il en fut de même d’un autre homme de l’Eglise, le notaire Bergier. Une foule d’assistants imitèrent leur exemple, soit par conviction, soit par intérêt, soit enfin par entraînement, ou par amour des choses nouvelles. Cependant, ces conversions qui d’abord eurent lieu avec tout le calme convenable, furent suivies d’un grand tumulte populaire. Le lendemain, une foule de nouveaux convertis exaltés força les portes de la cathédrale, démolit les autels, abattit le grand crucifix, et même l’image, jusqu’alors vénérée, de Notre-Dame de Lausanne.

Le procès-verbal de la dispute fut envoyé à Berne. LL. EE. les commissaires, de concert avec Farel et Viret, chargèrent les ministres réformés de parcourir les villes et les campagnes pour y prêcher l’Evangile. La décision de Berne ne se fit pas attendre, et bientôt le Pays-de-Vaud reçut la notification suivante :

Salut, grâce, paix et miséricorde de Dieu notre Père et de Notre Seigneur Jésus-Christ!
Nous l’Avoyer et Petit Conseil, nommés les Deux-Cents des bourgeois de Berne, faisons savoir et notifions à tous nobles, prouvéables, discrets, nos chers et féaux sjuets, habitans les villes, bourgs, châteaux, villages et autres places, par la grâce de Dieu en ces dernières guerres conquestées, qu vous soyez avertis, qu’ensuite des raisons et occasions mouvantes de la disputation tenue à Lausanne, et voulant non-seulement gouverner nos sujets, en équité, justice, lois, statuts et ordonnances corporelles et extérieures, mais aussi leur donner tout moyen, faveur et assistance pour qu’ils vivent selon Dieu en vraie et vive foi, et désirant rendre bon compte à Dieu de notre administration au jour du dernier jugement; Etant de plus assurés que bonne partie d’entre vous est suffisamment instruite en la Parole de Dieu; Et que tout le monde est acertioré (persuadé) des grands, abominables et exécrables abus, erreurs et séductions qui sont dans l’Eglise papale; Considérant que les dix conclusions (thèses), disputées au dit Lausanne, sont fondées en la Sainte Ecriture, tellement que tous ceux qui ont été convoqués en la dite disputation n’ont voulu disputer, ni arguer contre les conclusions, et que ceux qui ont voulu les combattre n’ont allégué ni raisons, ni arguments, ni preuves tirées de la Saine Ecriture; et suivant l’exemple des bons fidèles rois du Vieux Testament, comme le roi Esechias, et celui de tous les bons rois, princes et potentats qui ont eu la regnaissance de la vraie foi de Jésus-christ :
Avons avisé, malgré les vaines protestations et oppositions faites, d’abattre toutes idolatries, cérémonies papales, traditions et ordonnances des hommes non conformes à la Parole de Dieu.
A cette cause et effet :
Mandons et commandons à tous et un chacun de vous, nos baillis, avoyers, chatelains, lieutenants et autres officiers, que, incontinent après avoir vu les présentes, vous vous transportiez d’une église à l’autre, et dans les cloîtres et monastères qui sont sous votre charge, pour faire exprès commandement à tous prêtres, prévôts, doyens, chanoines, curés, vicaires, chapelains, abbés, prieurs, moines, nonnains et autres personnes appelées gens d’Eglise, de s’abstenir incontinent de touts cérémonies, sacrifices, offices, institutions et traditions papistiques, et totalement les cesser, en tant qu’ils désirent éviter notre disgrace et sévère punition;
Vous commandons aussi d’abattre sans retard toutes images et idoles, ainsi que les autels qui sont dans les églises et les monastères. Toutefois, avec bon ordre, sans tumulte.
Nous faisons commandement aux dits personnages (les gens d’Eglise) et à tous nos autres sujets, d’aller entendre la Parole de Dieu, dans les lieux les plus voisins où les prédicants sont ou seront établis; d’écouter bénignement les dits prédicants, les recevoir et les traiter, sans les molester, ni leur nuire en sorte que ce soit; de vivre avec eux en bonne paix, tranquilité fraternelle, et chrétienne délection, amour et union.
Avertissons de plus, que nous avons délibéré qu’aussitôt qu’il nous sera possible, nous mettrons ordre à tout le reste des affaires touchant les gens que l’on a appelés d’Eglise, et touchant les biens d’Eglise, enfin que, avec l’aide de Dieu, nous ferons sur le tout une réformation si raisonnable et chrétienne, que nous espérons que Dieu et le monde s’en contenteront.
En conséquence, nous commandons de rechef, à vous, nos susdits officiers, d’exécuter en toute diligence le présent commandement, et à vous, nos sujets, d’obéir à ce commandement, sans exceptions, contradictions, oppositions, ni allégations quelconques, sous peine de notre indignation, car ainsi nous le voulons.
Donné, jeudi 19 octobre 1536.

Les baillis se mirent incontinent à l’oeuvre. «Celui de Lausanne fut occupé pendant la fin du mois d’octobre et pendant le mois de novembre, à aller de lieu en lieu avec une bonne escorte pour détruire et brûler les images et pour renverser les autels dans les églises de son bailliage.» Le 31 octobre les gens de Lutry, apprenant que le bailli brûlait les images à Lucens, et se dirigeait avec une escorte sur Lutry, enlevèrent le crucifix de leur église et le cachèrent dans une grotte avec les saints sacrements, le corpus domini et les fonts baptismaux. Cette grotte, ignorée de tous les novateurs, devint un lieu saint et fut éclairée comme un sanctuaire. A l’arrivée du bailli, les gens de St-Saphorin prirent les armes et s’opposèrent de vive force aux ordres souverains. Frisching, bailli de Moudon, parcourut son bailliage, comprenant Morges, Nyon, Aubonne, Cossonay, Coppet, avec leurs dépendances; partout Frisching faisait abattre les autels et les images. «Ce qu’il y a de curieux, observe Ruchat, c’est que les communautés elles-mêmes étaient obligées de faire les frais de ces démolitions et payaient ceux qui renversaient ces objets de leur vénération.» En effet, nous voyons dans les comptes d’Aubonne que Jean de Mestral, gouverneur de cette ville, pour le comte de Gruyère, paya «en dépenses faites par Mr le bailli de Moudon, chez Guillaume Quintal, tant pour lui que pour la séquelle qui firent l’oeuvre d’anihiler les aultars et les images, 7 livres. Item, pour Jean Milliet, Jaques Marguerat et autres qui mirent bas les croix, 10 sols et 3 deniers. Item, à ceux qui pavèrent là où les aultars étaient, 9 sols. Item, à maître Jean Maillet, qui mit bas la croix de Luisant, de Chatel-Vieux, etc., 2 sols. Item, pour le souper de Messieurs du Conseil et de maître Jaques le prédicant, 14 sols.

«Nota. Il est décidé de ne pas livrer à Mr le curé les reliques des saints qu’il demande, propter rancorum metudissimorum dominorum Bernae.»
La confiscation des biens de l’Eglise, au profit de Berne, donnait à cette ville un moyen assuré de satisfaire la cupidité de Fribourg et des bourgeois de Lausanne, en leur offrant une part des dépouilles de l’Eglise. Fribourg, ville souveraine et déjà puissante, reçut quoique catholique, un riche part : Bulle, Laroche et Albeuve, seigneuries des Terres-de-l’Evêché de Lausanne. En revanche, Fribourg renonça à ses prétentions sur les prieurés de Payerne, de Romainmôtier et de Bonmont, qui s’étaient mis sous sa protection à l’époque de l’invasion. Quant à Lausanne, elle reçut quelques domaines de l’Eglise, des bâtiments, des droits seigneuriaux, une jurisdiction assez étendue, et moyennant le traité, appelé la Largition, elle oublia toute idée d’indépendance, et reconnut Berne, son ancienne combourgeoise, comme sa légitime souveraine.
Largition accordée le 1er novembre 1536 par les Magnifiques et Souverains de Berne à la ville et cité de Lausanne, laquelle se met sous leur Puissance et Protection.

Premièrement. En contemplation des bons services que ceux de Lausanne ont fait et feront ci-après, Leurs Excellences leur octroyent toute haute, moyenne et basse jurisdiction ès causes tant civiles que criminelles, sur les personnes et biens de quelle condition qu’ils soient, rière les lieux qui seront limités. Sous toutefois les réserves et conditions qu’ils administreront bonne et briève justice à un chacun. Leurs Excellences se réservant aussi les quatre paroisses de La Vaux avec leurs appartenances et dépendances. Item, le château d’Ouchy avec ses appartenances, le lac, etc. Ils se réservent aussi la souveraineté, à savoir la monnaie, la grâce, les suites de guerre6 et les dernières appellations ès choses de plus grande importance, etc. Ils se réservent aussi l’évêché, le chapitre, le clergé ensembles toutes et singulières appartenances d’icelles.

Secondement. Ils donnent aux dits de Lausanne, leur laissent et leur abandonnent les deux couvents de Saint-François et de la Madelaine.
Item, les cinq paroisses, Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Etienne, Saint-Laurent et Sainte-Croix en l’église cathédrale.
Item, le prioré de Saint-Sulpy après du lac.
Item, l’abbaye de Monteron, l’abbaye des nonnains de Bellevaux, proche Lausanne, et celle de Sainte-Catherine dans le Jorat; ensemble toutes les appartenances et dépendances des dites cures, abbayes, couvens, prieurés, etc., qu’elles soient dedans ou dehors des dites limites.
Item, le chalet, aussi le moulin de Gobet.
Item, la maison auprès de la grande église appelée le vieux évêché.
Et ce par condition qu’ils pourvoient et entretiennent les prédicans, leur donnant pensions compétentes pour vivre selon leur état et nécessité. Pareillement les moines et nonnains qui voudront vivre selong l’évangile et se faire conformes à la réformation des seigneurs de Berne, leur vie durant.
Troisièmement. Promettent aussi Leurs Excellences qu’après le décès de ceux du clergé et que la papauté et mômerie sera abolie, elles se souviendront d’user envers eux de leur faveur et bienveillance encore plus grande.

Après être convenus de ces points on s’est encore plus tard accordé sur quelques articles d’autre nature :

  1. Quant au fait de l’hôpital par MM. de Lausanne devoir être construit, ont, les très redoutés seigneurs de Berne, avisé la maison et couvent de la Madelaine. Et enfin que le dit hôpital ait tant meilleur commencement, les dits seigneurs lui remettent certaines aumônes quotidiennes qui se font par leurs baillis, savoir à chacun pauvre enfant de la ville un pain ou un morceau de pain et par ce moyen garder les dits pauvres de non aller mendier.
    Item, seront retirés dans le dit hôpital les anciens impuissans et malades qui ne peuvent bonnement gagner leur nécessité.
    Et le vieil hôpital de Lausanne devra être pout héberger les étrangers allans et venans, et iceux entretenir, toutefois non pas à long-temps.
    Et les enfants qui n’ont ni père ni mère, parens ni amis, devront être acouventés avec quelques gens de bien pour les nourrir; et iceux venus en âge seront envoyés servir et gagner leur vie. Or comme de présent n’est possible de savoir quel sera le coût, n’ont su à cause de cela mes redoutés seigneurs y mettre une conclusion finale, ains seulement recommander à ceux de Lausanne faire toujours quelque bon commencement à la gloire de Dieu et pour la charité du prochain; sous telle réserve que le bailli de Lausanne, ensemble les prédicans y auront l’oeil, afin de savoir si les choses se font en la sorte que les très redoutés seigneurs l’entendent.
  2. Les Lausannois requérant les mailles qu’ils ont coûtume de s’imposer pour l’entretainement de leur dille leur vouloir laisser, les redoutés seigneurs les leur ont quittées et laissées pour qu’ils puissent tant mieux subvenir aux pauvres.
  3. Touchant les notaires les redoutés seigneurs accordent à ceux de Lausanne d’en constituer et de leur faire prêter serment rière les limites de leurs seigneuries; d’autant que ci-devant ont toujours eu telle prééminence.
  4. Touchant certaines vignes que Messieurs de Lausanne affirment à cause de leurs cures leur appartenir et par les receveurs de Leurs Excellences être usurpées, les ambes parties seront remises devant le bailli.
    NB. Suivent encore certains articles qui mettent Messieurs de Lausanne en possession de leurs nouveaux biens, fixent certains points de droit et précisent la règle de la jurisdiction tant féodale que civile et criminelle.
    Le Deux-Cent de Lausanne ratifia ce traité le cinq novembre, et le même jour nomma pasteurs Caroli et Viret; il prit possession des biens ecclésiastiques et de la jurisdiction qui lui étaient concédés; il créa de nouveaux offices, et traita avec les prêtres qu’il dépouillait, en vertu de la largition. Quelques-uns de ces derniers embrassèrent la réformation, ou promirent de l’embrasser, et conservèrent ainsi un pension viagère. Le plus grand nombre déclara vouloir rester fidèle à l’Eglise romaine, entr’autres, les dominicains du couvent de la Madelaine, les moines de Montherond, et le curé de la paroisse de Ste-Croix à Lausanne; ils quittèrent tous le pays, et cherchèrent un refuge dans des pays catholiques. Les religieuses de Bellevaux furent chassées de leur couvent par les bourgeois de Lausanne; longtemps ces pauvres soeurs errèrent de couvent en couvent; enfin elles trouvèrent un asile à Evian, dont le Valais s’était emparé.
    Nouveau converti au protestantisme, le conseil de Lausanne voulut montrer le zèle qu’il avait pour sa nouvelle foi. Il persécuta non-seulement les catholiques lausannois qui professaient ouvertement leur culte, mais ceux qui le professaient en secret. «Comme plusieurs se font dire secrètement la messe chez eux, et y reçoivent les sacrements de l’Eglise romaine, le Conseil, pour faire cesser ces momeries, les défend, sous peine d’une amende de dix livres. Donné à Lausanne ce 17 novembre 1536.»Le décret concernant l’Eglise, que Berne avait annoncé dans sa circulaire du 19 octobre, parut le 24 décembre de la même année. Cette pièce importante, connue sous le nom d’Edit de Réformation, est conçue en ces termes : Ordonnance de Réformation des Seigneurs de Berne
    Grâce et paix de Dieu par Jésus-christ son fils, notre Seigneur.
    L’avoyer et conseil petit et grand, nommés les Deux-Cents de Berne, faisons savoir à tous et un chacun nos chers et féals sujets, médiats et immédiats, comme ainsi sont que par notre mandement, lequel nos baillis vous ont publié, être assez informés des raisons qui nous ont mûs d’abolir toutes cérémonies papales et traditions des hommes; promettant par icelui mandement de faire sous le demeurant, raisonnable et chrétienne réformation. A cette cause et effet avons ordonné et par ces présents ordonnons :
    Prédicans. – Premièrement que nul soi mêle d’annoncer la Parole de Dieu en nos dits pays que ne soit sur nous à ce député. Toutefois l’élection desdits ministre se pourra faire par les prédicans et iceux à nous présentés pour les confirmer.
    Deuxièmement: Que iceux ministres purement annoncent la Parole de Dieu en tant que désirent éviter notre mal grâce.

    Sacremens. – Puisque, en la Sainte Eciture, ne se trouvent fondés ni institués sinon deux sacremens, à savoir la Sainte Cène de notre Seigneur et le Baptême, ordonnons que les autres cinq que l’on appelle sacremens soient émendes.
    Toutefois, l’état de mariage doit être observé comme Dieu l’a ordonné et à la forme que tenons contray et confirmé.
    Et sur ce avons établi jour de Sainte Cène de notre Seigneur pour icelle tenir et observer, à savoir à Pâques, Pentecôte et Noël.
    Touchant la Baptême, ordonnons que tous les jours on puisse baptiser les enfants; toutefois nous semblerait convenable que en une chacune paroisse les enfants fussent baptisés le dimanche après le sermon. Nous voulons aussi que en ces trois points soit observé une même forme : laquelle ci-après vous envoierons par écrit.

    Gens d’Eglise. – Concernant les gens qu’on appelle gens d’église avons ordonné que tous ceux d’icelle qui voudront vivre selon Dieu et la forme de notre réformation, leur vie durant puissent et doivent gaudir de leurs bénéfices et prébendes, toutefois les pensions et absences deneguetes. Et à cause qu’il est grand nombre desdits gens d’église, et aussi pour entretenir les prédicans, il faut beaucoup de biens, pareillement est de nécessité d’avoir considération sur les pauvres dudit pays, avons ordonné que tous les biens d’église demeurent en leur être, et chacun les payer ci-après comme du passé, jusques à tant qu’après les décès desdits gens d’église, nous y ordonnions autrement. Toutefois les biens meubles desdites églises comme vêtements, ornemens, calices et autres choses, lesquels sont encore présens, les octroyons à ceux qui les ont donné jusques à la tierce lignée, à savoir grand père et grand’mère, par condition que un chacun par bons signes et témoins approuve par devant nos commis ou autres à ce députés qu’il ainsi soit.

    Messes, Vigiles, Anniversaires. – Item. Les fondations des messes, vigiles et anniversaires et autres abusions que ceux qui sont encore en vie ont fondé et ordonné, permettons que ceux vivans les puissent retirer après le décès des gens d’église qui pour le présent les possèdent et qui se sont faits conformes à notre réformation; adjoint que si lesdits vivants, après la publication, allaient de vie à trépas devant lesdits possesseurs, que cela nonobstant leurs légitimes héritiers puissent retirer icelles fondations après le trépas desdits possesseurs, toujours réservant les donations qui sont converties aux bâtimens des églises, lesquelles voulons demeurer.

    Mariage des Ecclésiastiques. – Pourtant que le mariage des gens d’église est par tradition papale défendu, est raisonnable que celui soit à toutes personnes aptes et idoines à celui octroyé et permis pour éviter paillardise.

    Gloutonneries. – Et à cause que gourmandise est un très grand vice, avons ordonné que ceux qui mangeront et boiront plus qu’ils ne pourront porter8 doivent bailler dix florins; pareillement ceux qui inviteront les autres à boire d’autant hors de mesure, qu’un chacun donne trente sols; les prédicans et officiers privés de leur ministère et office.

    Fêtes. – Touchant les fêtes ordonnons et commandons que toutes les dimanches doivent être observées, adjoint le jour de la Nativité de notre Seigneur, sur lesquels jours on doit reposer et maximément ouïr la Parole de Dieu.
    Serment. – Nous établissons que quand vous ferez serment, que le faisiez par le nom de Dieu sans nommer les saints.

    Cérémonies papales. – Nous avons aussi ordonné que vous vous déportiez d’aller à la messe et autres cérémonies papales sous le bamp, l’homme de dix florins et la femme de cinq.

    Adultère. – Nous ordonnons et expressément commandons que tous publics adultères et paillards se remettent à honnêteté, délaissant leur mauvaise et scandaleuse vie, en tant qu’ils désirent éviter punitions.
    Et pour tenir mains sur tout cela, députerons avec le temps juge compétens en nosdits bailliages, lesquels auront aussi la connaissance des causes matrimoniales toutefois limitée, de quoi ci-après vous enverrons statuts par écrit, expressément réservant la connaissance des déportemens de mariage à notre consistoire, ici en notre ville.

    Blasphèmes. – Touchant les blasphèmes ordonnons que tous hommes et femmes, jeunes et vieux, prenant en vain le nom de Dieu en sa bouche, jurant par le corps, sang plaise, chair, et que iceux soient entenus de tomber à terre et icelle baiser, et tous ceux qui ouïront tels blasphèmes soient entenus de les admonester à cela faire, et si tels blasphèmateurs donnent parole injurieuse et ne veulent baiser terre, iceux doivent être mis en prison, puis après baiser terre et donner trente sols de bamp; ils pourraient aussi faire si grands blasphèmes que nous les châtierons plus rigoureusement.

    Jeux. – Touchant les jeux et gagemens par lesquels on peut gagner et perdre argent et la valeur d’icelui en quelque sorte que cela pourrait être fait, ordonnons iceux totalement soient évités sous le bamp de trente sols et perdition de l’argent que l’on mettra toutefois quantes fois cela adviendra.

    Vêtemens. – Concernant les habillemens, ordonnons que tous hommes et femmes se doivent vêtir honnêtement, et un chacun selon son état, et nommément que nul en dorénavant doive faire habillement et principalement chausses découpées, sous le bamp de trente sols et perdition des chausses, toutefois celles qui seront par ci-devant faites, octroyons de les user.
    Bénitions, Voyages et Pelrinages. – Nous avons aussi ordonné que toutes bénitions de voyages et pelrinages soient ôtés, et que nul soit si hardi d’aller en iceux sous peine, l’homme de dix florins, la femme de cinq florins.

    Pater noster. – Pour éviter le scandale et noise avons ordonné que nul doive porter paternostre sous peine, l’homme de trente sols et la femme de quinze sols.

    Ave Maria. – Nous sommes tous certains que tous sont d’opinion que nul doive adorer autre, sinon un Seigneur Dieu, à cette cause voulons que l’on ne dise l’Ave Maria en lieu de prière et que l’on ne les somme pls comme du temps passé.
    Sonner contre le temps et après les morts. – Sonnement des cloches contre le temps et pour les trépassés est chose vaine, partant nous l’abolissons et défendons.

    Instrution des enfans. – Et afin que les enfans soient instruits en la loi de Dieu, et appris à prier, avons avisé de vous envoyer la forme comme nous la tenons pour icelle ensuivre.

    Danses. – Danses sont scandaleuses; à cette cause les défendons sous le bamp de trois florins, toutefois trois honnêtes danses sur les jours de noces octroyons.
    Abolition des pensions. – Nous avons aussi pour l’honneur et le profit de tous vous, établi que nul entre vous ci-après soitsi hardi de prendre pension, ni don de princes, seigneurs, villes, communautés, potentats étrangers, en tant que désirez garder votre honneur et éviter le nom d’infamité.

    Guerre. – Pareillement que nul de vous ci-après aille en guerre étrange, sous peine, les capitaines, lieutenans, porteurs de bannières et autres officiers, de perdition de leur vie, et les simples compagnons être mis en prison et aussi donner dix florins, et avec cela être mis au collier.
    Et afin que l’on ne puisse penser ayons fait icette ordonnance et mandement pour notre profit, ains pour faire vivre nos sujets en toute chrétienne honnêteté, permettons qu’iceux qui ne pourront payer l’argent, étant un jour et une nuit à pain et à eau puisse desservir un florin.
    Mandons et commandons sur ce à vous nos officiers de tenir main sur icelles nos ordonnances, et les transgresseurs d’icelles punir, et à tous nosdits sujets de révéler et incuser les uns les autres. Donné sous notre scel, le dimanche 24 décembre 1536.Cet écrit, publié au commencement de l’année 1537, fut exécuté «avec ménagement et peu à peu par les baillis dans le Pays-de-Vaud, Gex et le Chablais; et quoique plusieurs fussent toujours catholiques dans l’âme, tout s’y passa généralement d’une manière assez tranquille et sans grand trouble; et comme les seigneurs de Berne ne voulaient pas tolérer parmi leurs sujets la religion romaine, et qu’ils ne voulaient pourtant pas contraindre personne à embrasser la réformation par force et contre les mouvements de la conscience, tous ceux donc qui ne pouvaient pas s’accommoder du changement qui se faisait dans la religion de leur patrie et qui souhaitèrent de se retirer, eurent la liberté de la faire….»9 Les conseillers bernois, Augsbourg, Fischer, Cyro, Scheff et Houbert, chargés de régler les affaires de l’Eglise, parcoururent toutes les paroisses des provinces romandes, s’emparant des biens du clergé, ou les mettant en vente au profit de la bourgeoisie de Berne. Toutefois, Berne donna, vendit ou abbergea à plusieurs communes une grande partie des biens des monastères; ces dons sont l’origine des richesses que beaucoup de communes possèdent encore aujourd’hui. Ainsi, Payerne reçut de belles terres dans la banlieue et de riches vignobles à Lavaux, et plusieurs communes du pied du Jura s’enrichirent aux dépens des monastères. Les communes reçurent les biens épars des confréries10, à charge d’entretenir leurs pauvres. Ces donations sont l’origine de la plupart des Bourses-des-Pauvres dans le canton de Vaud. Quant aux biens de cures et à leurs dîmes, ils furent destinés à l’entretien des ministres et des maîtres d’écoles que les Bernois établirent partout.Les députés de Berne arrivés à Lausanne, voulurent prendre possession de l’église cathédrale et de son riche trésor; mais les chanoines avaient caché les objets les plus précieux, l’argent monnayé, les pierreries, les reliques, et alléguèrent que l’Evêque les avaient enlevés. Mais les commissaires firent mettre ces chanoines en prison, jusqu’à ce qu’ils eussent remis les trésors et les titres qu’on leur réclamait. Après huit jours de captivité, on leur proposa de recevoir la réforme, et une pension, pour prix de leur abjuration, ou bien l’exil s’ils persistaient dans leurs croyances catholiques. Trois chanoines abjurèrent; les autres, au nombre de vingt-sept, préférèrent l’exil et la pauvreté, et se retirèrent à Evian. Les revenus de l’Evêque et ceux des chanoines, dont Berne s’empara, étaient considérables; ceux de l’Evêque s’élevaient à trente mille écus d’or; ceux de chaque chanoine à autre mille écus d’or environ.
    Les ornements des églises et des monastères, l’or, l’argent, les statues de métal précieux, trouvés dans les églises, dans les monastères, tout fut emmené à Berne; la cathédrale de Lausanne fut une mine de pierreries, d’or, et d’argent exploitée par la bourgeoisie de Berne. Ces immenses richesses furent l’origine de ce trésor mystérieux de Berne, qui fut augmenté d’année en année pendant près de trois siècles, par l’or que cette ville tirait de ses bailliages du Pays-de-Vaud.