Les passadiers

Dans les années cinquante, les clochards sont rares dans nos campagnes. Mais il en existe toutefois une variété que l’on nomme dans ce bon canton de Vaud, les passadiers. Ces sont des chemineaux qui s’en vont de village en village, d’une ferme à l’autre offrir leurs services pour quelques besognes secondaires. Ils restent parfois tout l’été chez le même paysan et l’hiver venu, ils sont réduits à se débrouiller comme ils peuvent. Leur statut de vagabond est tout de même reconnu par les Préfectures des districts vaudois qui leur distribuent un « Livret de passade ». Ce genre de sauf conduit leur permet de se légitimer auprès d’un éventuel employeur et à défaut,  d’obtenir, en fin de journée, le gîte et le couvert. Il est clair qu’au matin, ils doivent reprendre la route. Les locaux –  dénommés passades – réservés pour ces braves se trouvent chez des privés très chichement rétribués à raison de 1 franc et 20 centimes pour le repas du soir et la nuit sur une paillasse. Parfois, c’est au poste de gendarmerie qu’un local équipé de manière plus que spartiate est réservé à ces bougres. Or, en 1956, le sergent qui dirigeait un poste en banlieue de l’ouest lausannois avait deux filles qui prenaient en pitié les passadiers. Elles remplissaient cette noble tâche avec amour en leur servant au souper un vrai et excellent repas. Si bien que les clochards se refilaient l’adresse, trop nombreux à marquer cette étape quasi gastronomique. Un beau soir, l’un d’eux se pointe au poste et après une fouille sommaire, le gendarme de service découvre  un billet de 100 francs tout beau tout neuf, ce qui ne lui paraît pas normal. En effet, lorsqu’un chemineau travaille chez un agriculteur, c’est contre la nourriture, les verres de piquette ou de gnole, la grange ou l’écurie pour la nuit, mais jamais une obole dépassant la thune. Interrogé au sujet de sa petite fortune, le compère explique que cheminant sur la Route de Suisse à la hauteur de Perroy, il s’est jeté au pied d’un talus lors du passage d’une voiture, après avoir lancé son gros soulier contre la carrosserie. Le conducteur, croyant l’avoir touché, s’arrêta, s’enquit de la santé du bonhomme qui déclara souffrir atrocement de sa cheville mais refusant tout soin. L’automobiliste lui refila 100 balles pour libérer sa conscience et notre rusé compère, indemne bien sûr, poursuivit sa route sans entamer son capital alors même qu’il devait avoir rencontré quelques pintes sur le parcours. L’hiver était dur pour ces vagabonds qui ne trouvaient pas toujours un emploi en morte saison. Alors, démunis, ils “montaient” à Lausanne où ils étaient accueillis par l’Armée du Salut, au 33 de la rue Centrale. C’est là que bien souvent les gendarmes cueillaient, au petit matin, quelques pauvres bougres recherchés pour des délits mineurs tels que vol d’un lapin, maraudage, défaut de paiement de la taxe militaire, etc.. C’était en 1961, l’hiver fut rude en janvier. Un matin, une habitante de Perroy téléphone à la gendarmerie de Rolle en signalant qu’un homme gît dans la grange. Sur place le gendarme réveille le dormeur et l’aide à se lever. Le bonhomme titube, tremble : il est glacé. Dans la poche de sa veste fripée, il détient son livret de passade. Le gendarme ne s’émeut pas et demande à la fermière une bouteille de gnôle. Le passadier en lampe une bonne gorgée et au bout de quelques minutes, son tremblement disparaît. Il est requinqué, la bonne dame lui sert du pain et du café.

                                                                                                        Souvenir du gendarme EG

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