Lettre de la Côte (1)

Durant les années 20, un rédacteur au pseudonyme de Jean publia dans le Journal de La Côte, les Lettres de La Côte, véritables témoignages de la vie locale rolloise.
A l’aube du 700ème anniversaire de Rolle, l’Association des Amis du Château publie la première de ces lettres tirées des archives précieuses de la Bibliothèque historique.

D’autres suivront tout au long de l’année 2019.

Rolle, 21 mars 1927

Une petite ville. Ce qu’elle dit. Ce qu’elle a vécu au cours des siècles. Ce qu’elle voit maintenant.

C’est une petite ville dont l’unique rue est un poème, un poème d’une centaine de maisons ; pour le lire il faut ouvrir les yeux, et les oreilles. Car, puisque les  choses voient, pourquoi les maisons ne parleraient-elles pas ?, «Voyez, nous disent-elles, nous ne sommes pas si vieilles ; certes, on nous a, plusieurs fois, au cours des siècles, recrépies et revernies, voire même rebâties. Mais la plus ancienne de nous toutes, ne remonte pas à 1500 ; en effet, les habitations de bois qui nous précédèrent furent toutes incendiées vers 1425, et la plupart rebâties en bois, quelques-unes seulement en pierre.

Et voici, maintenant, nous sommes de trois sortes : les plébéiennes, en majorité, les patriciennes, rares, les bourgeoises assez nombreuses.

La plébéienne a été, presque toujours, construite dans le premier quart du dix-neuvième siècle, par un artisan qui, tenace et laborieux, avait couronné sa carrière de brave homme, en donnant à ses successeurs une maison pour s’y abriter. Elle est modeste, sans art, mais simple et pratique, et elle s’enorgueillit surtout d’un joli jardin qui s’en va jusqu’au lac.

Voici la bourgeoise. Au commencement du dix-huitième, une de ces familles, toute dévouée à Berne, s’est dit, lorgnant la voisine patricienne : C’est mon rêve.  Mais avec ce sens des réalités, et cette crainte du ridicule, qualités bien vaudoises, elle a prié son architecte de modifier le modèle, et de l’amodestir.

La bourgeoise a deux étages, ses fenêtres sont en ogive ; sa porte d’entrée, de beau chêne, n’est pas sculptée ; son heurtoir est simple.  Son toit a de la ligne, son berceau de la grâce ; elle est surtout robuste et cossue. Le seigneur de ces lieux n’en a pas pris ombrage.

Enfin, voici la patricienne ; son toit qui s’étale avec ampleur et harmonie, se complète d’un berceau au galbe élégant. Les fenêtres à meneaux sont surmontées d’une gracieuse accolade. Sa porte d’entrée, en chêne massif et sculpté semble se souvenir de ceux qui, au cours des siècles ont passé son seuil. Toute son architecture est large, harmonieuse, équilibrée. Elle se sent exceptionnelle et tient à ses lettres de noblesse ; il faudrait pouvoir la conserver; la maintenir intacte, comme une pièce de musée ; elle en est une.

Elles ont vécu si longtemps, côte à côte, qu’elles en sont devenues des sœurs, liées pour toujours, les jeunes soutenant les vieilles, les patriciennes côtoyant les plébéiennes ou les bourgeoises, avec une bienveillance digne et douce.

Et, de leurs yeux ouverts sur la vie, les maisons ont vu tant de choses.

Les plus anciennes ont le souvenir des Bernois ; passant avec fifres et tambours, tandis que le château de Rolle incendié par eux fume encore, ces soldats, rustres, farauds et gaillards, s’en vont au secours de leurs bons  amis de Genève.

Plus tard, beaucoup plus tard, ce sont les brigades libératrices du Directoire qui déambulent dans la rue, avec un ordre qui laisse quelque peu à désirer, si l’on en juge par la relation écrite aux registres communaux. Ces braves soldats, mis en goût par le demi-pot de petit blanc que la commune octroyait généreusement à chaque homme, entraient dans les auberges, buvaient à la régalade et s’en allaient sans payer. Il y a loin de la coupe à la bourse.

Deux ans après, ce sont les armées du Grand général qui traversent la petite ville, alors qu’elles se rendent en Italie par le Saint-Bernard. Bonaparte lui-même — légende ou histoire ? — aurait logé dans la maison d’un tabellion aimable, flatté d’accueillir un hôte si « conséquent ».

Voici 1813. Les Kaiserliks, aux visages rudes, sont arrivés en chantant les paroles de Werner : En marche, camarades, en marche ! Ils forcent les portes et s’introduisent dans les maisons, proférant avec arrogance deux seuls mots : « Chandelle et schnaps ! », à manger et à boire.Si les maisons pouvaient frémir, elles frémiraient à l’ouïe seule de cette date. 1813. Le général Bubna logeant à Rolle ; deux Autrichiens, voulant faire violence aux femmes, proprement assommés par des citoyens rollois et jetés au lac, une pierre au cou. Bubna, par représailles, donnant l’ordre d’incendier la ville. Celle-ci sauvée par l’intervention de M. de Rovéréaz qui a connu Bubna au service étranger. La ville sauve, payant une forte amende. Après ce chassé-croisé d’armées étrangères sur les routes de la Suisse, voici une longue période de paix. Seulement, dans la nuit du 12 au 13 novembre 1918, ce sont les camions qui transportent les soldats de la 1ère division…

Ce que les maisons voient maintenant, au jour d’aujourd’hui ? Hem, hem, beaucoup de gens et de choses.

Les commères, d’abord, comme autrefois  et comme toujours, par groupes, ou aux fenêtres, isolées et perspicaces.

Et les compères aussi, car ils ne sont pas rares, les « trois Suisses », sur le trottoir, qui sauvent la patrie dans une conversation animée, et qui, au bout d’une demi-heure, entreront tout naturellement aux XXII, ou autre part, prendre le verre de l’amitié, et continuer leur palabre.

Il y a les chars de fumier, de foin, de blé, de paille ou de fustes, suivant les saisons ; car le cheval est un animal assez répandu dans la contrée. Il n’est pas encore entièrement remplacé par le camion brutal et lourd, qui secoue sans pudeur les pauvres maisons de la rue.

Il y a encore les autos, les autos et toujours les autos…

Et il y a périodiquement, les cortèges. Je n’ose plus vous en parler. Si, pourtant, non pas d’eux, mais de celui qui, depuis quarante ans, les conduit de façon magistrale. Regardez-le : de taille moyenne, bien pris dans sa redingote, une fleur à la boutonnière, portant avec crânerie un huit-reflets dernier cri, la figure aimable et militaire, ornée d’une moustache blanche à la gauloise, tombant avec grâce, il s’en va, parfaitement élégant ; à la main, il porte une canne d’ébène à corbin d’argent, signe du commandement. De temps en temps, il se retourne quelques secondes pour constater la belle ordonnance de son cortège ; puis il repart, marchant tantôt au rythme de la fanfare,tantôt avec une nonchalance qui n’est pas sans charme…

Mais j’entends mon voisin qui me dit d’un ton un peu gouailleur :

—Dites donc, ce n’est pas une raison parce que cette rue a cinq cents mètres de long pour écrire sur elle un article de cinq cents lignes. Qui ne sut se borner…

— Je me bornerai.

JEAN