Lettre de la Côte (2)

Durant les années 20, un rédacteur au pseudonyme de Jean publia dans le Journal de La Côte, les Lettres de La Côte, véritables témoignages de la vie locale rolloise.
Au cours de cette année 2019 en marge du 700ème anniversaire de la ville de Rolle, l’Association des Amis du Château vous propose la découverte de ces lettres tirées des archives précieuses de la Bibliothèque historique du Château. Une cinquantaine de lettres devraient être publiées.
Voici la deuxième.

Rolle, 16 décembre 1926

Ma lettre pourrait s’intituler Chronique théâtrale, car c’est de théâtre que je veux vous parler aujourd’hui.
Et, paraphrasant Philippe Godet dans une de ses pièces badines sur le Vieux Neuchâtel, je dirai:

Rolle n’avait pas de théâtre
Et, depuis une éternité,
Cette question à débattre
Travaillait notre humble cité

Plus d’un bourgeois fort respectable
Disait : Oh ! qui nous donnera
Une scène un peu convenable,
De vrais décors, et caetera ?…

J’entends les protestation des immobilistes:« Pas de théâtre, et le Casino, qu’en faites-vous donc ?» Et tatati et ta tata… Du calme, du calme, de grâce !
Nous avions une salle de spectacle où il était parfois difficile de jouer la comédie, quand celle-ci se passait dans plusieurs décors. Pourquoi? Parce que nous n’en possédions qu’un, et que les exigences et le bon goût des Rollois ne se fussent pas contentés d’un grand écriteau indiquant : Ceci est une place publique, ou Ceci est un jardin, alors que les quatre murs de la scène étaient tapissés d’un papier fantaisie pourpre et or.
Alors ? Alors une commission du Conseil communal qui avait à rapporter sur l’urgence du rafraîchissement de la salle de spectacle, prit son devoir dans un sens extensif, et passant de la salle à la scène, demanda la démolition de celle-ci, et son remplacement par une scène nouvelle, munie d’un bon éclairage, herse et rampe, de loges d’acteurs, et d’un jeu de cinq ou six décors. A charge aux sociétés locales de procurer ces derniers par les bénéfices de leurs soirées annuelles.
Les conseillers communaux, qui ne sont pas tous théâtreux, mais tous intelligents, trouvèrent d’abord qu’on allait un peu fort. Puis, à la réflexion, ils appuyèrent la commission audacieuse — audaces fortuna juva — et la scène nouvelle, digne en tous points d’un vrai théâtre, ne tarda pas à être sous toit. C’est elle que tout Rolle, enthousiaste et joyeux, inaugura les 9 et 12 décembre, passés par deux soirées littéraires, gymnastiques et musicales, données par l’Union des Sociétés rolloises, avec le bienveillant concours d’acteurs amateurs. Il y eut même un prologue vieux jeu, dit par un citoyen vieux jeu, lui aussi. Tout réussit à merveille.

J’allais oublier de vous signaler, intermède heureux, le bal du samedi soir, 11 décembre.
Et le chroniqueur rollois, qui écrira l’histoire de la petite ville, pourra dire que son Casino fut fait en deux éditions, l’une inaugurée le 28 novembre 1875, par un banquet et un bal, l’autre, le 9 décembre 1920, par un banquet au menu uniquement intellectuel et artistique, et par un bal, délectable comme tous les bals, puisque ce délassement se compose de rythme, de musique, de jeunesse, de grâce, et d’illusion.

Le Casino de 1875 fut construit et aménagé dans une ancienne douane, sur les plans et par les soins de M. Jules Simon, architecte, père de notre syndic actuel. Cette construction, conçue avec intelligence et habileté, fut très bien réussie, et rendit à notre petite ville, pendent cinquante et un ans, d’inestimables services.
La seconde édition, soit établissement d’une nouvelle scène, est due à MM. Germann et Duxelt, architectes. Elle complète le Casino ancien de manière parfaite.

Et maintenant, nous allons assister sans doute à une véritable renaissance théâtrale. Tout s’y prête : les deux beaux décors, salon et plein-air, brossés par M. le peintre Charles Chinet avec beaucoup d’art et de goût. Et, coïncidence heureuse, la venue à Rolle d’un homme de grand talent, pour qui le théâtre n’a pas de secrets, et qui est à la fois acteur excellent et professeur distingué… professeur de français pour les enfants, maître de diction pour les adultes. Il y a ainsi, dans les petites villes, des périodes heureuses et brillantes.
…Vous le voyez, c’était bien une chronique théâtrale.

                                                                                     • • •

— Et le nouveau ?
— Le nouveau continue à se faire ; il dort son sommeil d’hiver ; sommeil apparent, puisque, organisme vivant, il se transforme à chaque heure, et s’achemine lentement vers sa clarification printanière. Il se fait.
Dans notre région, les visages que l’on rencontre sont épanouis. Après les hésitations des semaines qui suivirent la vendange, le marché des vins s’est raffermi, petit à petit., mais sûrement. Et l’on peut dire que, maintenant, la récolte est vendue.
Or, quand la vigne va, tout va.

                                                                                JEAN.

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