Lettre de La Côte (3)

Rolle, 14 janvier 1929.

Abram-Daniel, m’avait prié à manger un morceau chez lui, et à déguster ce nouveau qui veut être une toute fine goutte. Je suis parti à la nuit. tombante ; la neige crissait sous les pas, l’air était sec et froid, un temps pour marcher.

On fut à table, une demi-douzaine de bons amis; tous vignerons, dans la belle chambre, inondée de lumière, et chauffée doucement, intention délicate, car la ménagère sait que l’hôte de la ville est frileux comme tout, et qu’il faut le tenir au chaud, pour que sa bonne humeur ne tarisse point.

De bons amis, certes, des contemporains, qui ayant tous fait la grande moitié de leur route terrestre, y avaient acquis de l’expérience et de l’escient, et plus de philosophie que d’écus. Mais, leurs enfants. sont élevés, ils travaillent, ils marchent droit, alors, n’est-ce pas, à la garde, et chacun son tour. Toutes ces braves figures respiraient en effet la joie sereine, et bien gagnée de manger et de déguster du nouveau alerte et guilleret.

— Charette, tout de même, si on avait su, on aurait baptisé ce 28 « Conseiller fédéral ».  — Ce n’est jamais trop tard pour bien faire. L’élan était donné, et la conversation roula dès lors sur les événements du jour, politiques, économiques, sur la nouvelle organisation pour la vente des vins vaudois, et sur des tas d’autres choses que vous devinez sans peine.

Puis chacun y alla de sa petite anecdote ; on égrena les souvenirs, en particulier ceux du Festival vaudois de 1903, où Abram-Daniel avait courtisé sa bourgeoise ; on rappela les noms des amis disparus… Il y eut même des chansons, et à plusieurs reprises, ces chœurs qui sortent des poitrines, sans une bavure: Suisse chérie, Vaudois un nouveau jour se lève, le Pays romand. Sans bruit, la toute brave femme d’Abram-Daniel était entrée dans la chambre ; assise et dans un confortable fauteuil, elle prenait sa port de cette réunion d’hommes qu’elle connaissait tous, qu’elle tutoyait tous, pour les avoir tous connus à l’école. L’école, que c’était loin mon Dieu !

Et Jeannette était au milieu de nous, avec cette dignité exquise qui est un des traits distinctifs de la femme vaudoise, gardienne du foyer… et des bonnes manières.
Devant elle, pas un mot grossier ni vulgaire, pas une allusion grivoise ; mais cette bonne et saine joie qui est un bain de jouvence où il fait bon se retremper de temps en temps.
Comme je marquais à mes amis, mon étonnement, et mon regret de les voir si peu aux soirées des sociétés du chef-lieu, aux conférences, aux réunions citadines, Abram-Daniel me répondit au nom de tous. De sa bonne voix, grave et cordiale, il dit à peu près ceci:

—  Tu comprends, on a nos sociétés locales, on s’en contente, et on y tient.

La Gym nous donne des ballets tout ce qu’il y a de mieux, travaille aux engins, et fait des préliminaires d’extra. La Chorale a un répertoire de premier ordre ; elle chante bien du nouveau, mais elle n’oublie pas les vieux chœurs, Ceux qui font partie de notre vie. La Fanfare ne vaut pas celle de Rolle, c’est en règle, mais elle va rude bien quand même, et elle nous joue aussi bien des grands morceaux que des pas-redoublés d’attaque. La Jeunesse, elle, fait de tout, mais elle soigne surtout ses comédies. Chaque société, du reste, soigne les siennes, et il y a une belle émulation entre tous ces jeunes gens.
Et puis, après la soirée, il y a toujours bal. Ma foi, nous, on ne danse plus, mais on regarde on guigne tout ce jeune monde avec des yeux malicieux et paternels. On voit ce qu’on voit. On sait que Jean-Louis et la Jeannette. c’est du tout sérieux ; voilà trois ans que ça dure, et la noce ne peut pas tarder. Quant à Frédéric et à Germaine, ça a l’air d’un feu de paille rien de solide. François et Louise,. on ne sait pas au diable ce que çà va donner ; ils se prennent., ils se déprennent, ils se rencontrent, ils se requittent ; enfin, il ne faut jamais vouloir forcer les affaires. Et ainsi de suite.

Mais tu comprends, les soirées de sociétés, pour nous c’est des grandes réunions de famille, on ne veut pas les manquer, et ça nous suffit.
Là-dessus, Abram-Daniel allume sa pipe de bruyère, et en tire quelques lentes bouffées. On trinqua, puis, ayant réfléchi quelques secondes, il ajouta en guise de péroraison : Tout de même, oui; on fait bien une petite exception, on descend à Rolle pour les pièces à M. Chamot.

Et tandis que je rentrais chez moi, tout heureux et fredonnant de cette gaie et belle soirée, ces mots me revenaient à la mémoire : ” On descend. à Rolle pour les pièces à M. Chamot. » En imagination; je revoyais notre petite salle de spectacle et sa physionomie, un soir ou le Théâtre vaudois jouait. Les spectateurs sont, en effet, pour les trois quarts, de braves vignerons, venus avec leurs familles, de tous les villages environnants. Public sympathique et vibrant qui à l’ouïe des trois coups sacramentels, manifeste par une rumeur de joie. Et, trois heures durant l’enthousiasme va croissant. Dire que nos paysans consentent à ce qu’on se moque d’eux de la sorte! ” grommelle auprès de moi un citadin grincheux. Erreur. Je n’ai jamais, au Théâtre vaudois, entendu un mot qui fût de la moquerie à l’égard des habitants de la campagne.
Non, ce qui plaît au campagnard vaudois, dans le théâtre de M. Chamot, c’est le naturel des acteurs et la vérité de l’atmosphère dans laquelle ils se meuvent. Le spectateur paysan reste dans son milieu ; il n’a aucun effort à faire, ni pour comprendre les situations ni pour souligner d’un bon rire les saillies du dialogue. Il est chez lui, il s’en donne à cœur joie. C’est là tout le secret. Et, dans ce genre spécial. M. Marius Chamot est passé maître. Mais alors, me direz-vous, ce spectacle doit plaire aux paysans seulement ? Point du tout. Les citadins qui vont le voir ont conservé au profond d’eux-mêmes, le souvenir du temps où leur père, leur grand-père ou leur arrière-grand-père, était encore paysan. Car, ils le savent, la campagne est pour la ville un réservoir inépuisable de vie : elle la nourrit, en vivres et en hommes.

Heureux les citadins qui, en toute simplicité, … je dirai même en toute fierté, veulent bien s’en souvenir.
Ceux-là peuvent; s’ébaudir aux spectacles du Théâtre vaudois.

— Abram-Daniel, mon vieil ami, tu as mille fois raison de faire une petite exception en faveur des pièces de M. Chaillot.

JEAN.