Lettre de la Côte (4)

2 février 1927

Samedi soir, 29 janvier, eut lieu, au local de gymnastique de Rolle, de façon démocratique et fraternelle, l’épilogue de la belle fête des Carabiniers vaudois, célébrée le ler août 1926.
Menu : Saucisses aux choux et vacherin, arrosés du vin de fête, un Hautecour 1925, excellent.

Au dessert, discours. Encore et toujours ! marmonne un grincheux. Eh oui ; pourquoi ne suivrions-nous pas notre pente naturelle, et puisque discoureurs nous sommes, pourquoi ne discourrions-nous pas ?
Le président débute par un préambule aimable et cordial.

Le vice-président-trésorier, M. le notaire Chêne, fait de la fête une narration pleine d’humour et de chiffres, que l’on pourrait intituler : « Avant, pendant, et après. »
Après, c’est aujourd’hui : bénéfice net 180 fr. et des centimes. C’est magnifique, quand, pour des causes multiples, on a frisé le déficit. Le travail du grand comité local mérite tous les éloges. C’est alors un Aubonnois qui se réjouit des heures qu’il a passées avec ses amis de Rolle, et admire l’organisation magistrale de la fête.

Enfin, c’est M. le syndic qui remercie de l’honneur qui a été fait à sa ville. On accompagne au refrain une chanson de circonstance écrite d’un style un peu mirlitonesque. L’auteur a pris avec la Muse des libertés inquiétantes : usant et abusant de l’anastrophe, affrontant l’hiatus sans vergogne. troussant ses couplets avec une désinvolture rare.
Si je ne me gêne pas de critiquer ferme ce chansonnier local, c’est qu’il ne peut m’en vouloir, pour cause.
On entendit alors Jean-Daniel.

Jean-Daniel est un vigneron de Mont-Dessus, qui habite, à flanc-coteau, une maison d’où la vue est merveilleuse sur tout le pays.
Jean-Daniel va sur ses septante. De taille moyenne, encore droit comme un i, large et solide ; le teint coloré et frais, la bouche bienveillante, ombrée d’une forte moustache blanche ; les yeux d’un bleu profond, mélangé de douceur et de fermeté, de sérieux et de malice ; les cheveux drus et blancs; il est le type du vieux vigneron, et de l’ancien sergent-major de carabiniers. Tout le monde l’aime, pour sa bonté et sa droiture, sa belle vie de labeur et d’honnêteté.

Il se lève, il parle :
« Vous m’avez invité, je. suis venu. J’ai pris mon bâton ferré, car il y a sur la route des places de verglas, et à mon âge il ne faut pas se casser un membre ; ça se recolle mal, quand ça se recolle, Je suis venu, parce que je vous aime, et parce que j’aime notre chef-lieu, Rolle. Cette ville est là, comme une bonne aïeule, et nous, les villages, on est groupés autour d’elle, comme ses enfants. On l’aime depuis toujours, car, à ce qu’on m’a dit, elle a six siècles d’âge ; elle fut fondée par un baron qui se nommait Louis. C’est sans doute pour ça qu’il y a, par chez nous, tant de Louis et de Loys. Je veux vous dire que cette fête dont on célèbre aujourd’hui la fin finale, est une des plus belles que j’aie vue, de ma vie. Depuis le 14 avril 1903, on n’avait, plus vu la Grande-Rue avec tant de drapeaux, et on n’avait plus organisé un si beau cortège. En le regardant passer, je ne vous le cache pas, mes yeux étaient tout mouillés de larmes, des larmes de joie et de fierté. Ceux qui ont arrangé ça sont des tout bons citoyens. Ils n’ont pas voulu faire une affaire, mais une fête ; ils y ont réussi. Respect pour eux. Ils ont bien mérité du pays, et je les remercie de tout mon cœur de vieux patriote, parce quo je me souviens de ces mots que j’ai lus dans un livre : « Les peuples qui n’ont pas de fêtes sont bien près de mourir. »

Je lève donc mon verre à l’honneur de tous ceux qui ont travaillé à cette fête, aux Sociétés locales et régionales qui y ont pris part, à notre ville de Rolle, au canton, à la Suisse! J’ai dit. »

Jean-Daniel se rassied au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. Le président Reymond fait battre un ban cantonal redoublé, et un fédéral, sans bavure, qui claque comme une salve d’infanterie.
On cause encore quelque temps, on fraternise, on se raconte des histoires, on chante de vieilles chansons qui font trembler les voix, de souvenir et de joie.. Puis, chacun s’en va dormir.

                                                                                                                                                                                                                                                                                  JEAN.

 

Cortège du centenaire du Canton de Vaud à Rolle en 1903

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