Lettre de La Côte (5)

Rolle, 11 février 1926.

Monsieur le rédacteur,
Ne pourrais-je vous dire, parodiant Nadaud dans “les deux Gendarmes”:

Ah ! c’est un métier difficile
Que de tout voir, tout raconter,
De parler des champs, de la ville,
Avec impartialité.

En effet, si je vous narrais que le chœur de dames de Rolle a chanté à ravir, et qu’il a joué deux comédies, l’une familière, et l’autre dramatique ; et si j’oubliais de vous conter les succès de la fanfare et des gymnastes rollois, de la Vigneronne de Perroy, du Chœur d’hommes de Mont, de l’Harmonie et du la Côte Sports de Rolle, de l’Avenir de Begnins et de l’Union Instrumentale de Bursins, je m’attirerais les foudres des uns on des autres.

Que ne suis-je Henri Laeser, d’helvétique renommée, au lieu de l’obscur Jean Derolle. J’aurais alors, dès la mi-décembre, pris mon bâton de pèlerin et vaillamment parcouru toute la Côte, d’Allaman à Begnins, tenant le haut, le milieu et le bas, allant., en profondeur, de la rive du lac au plateau, n’omettant ni Gimel, ni Essertines, ni St-Oyens, ni Burtigny. Et, rentrant chez moi, vers la lin de février, mon calepin bourré de notes, les oreilles encore bourdonnantes de tant de festivités affrontées, je vous écrirais, sous le titre de « Petite promenade à travers les Sociétés de La Côte », un article dithyrambique de quatre colonnes où mes appréciations seraient singulièrement influencées — ô humaine faiblesse I — par le sourire de ceux qui m’auraient accueilli, le souvenir des crûs dégustés, ou la délicatesse des bricelets savourés.

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Les bricelets ! Quel mot évocateur. Que ces neuf lettres contiennent pour nous tous, citadins ou campagnards, de remembrances charmantes… Je vois encore la scène : Dans une belle et hospitalière cuisine de village, la maîtresse de maison, bonne, souriante et robuste, ayant fait circuler la corbeille de bricelets, demande à l’un de ses hôtes : « Comment les trouvez-vous ? » Et notre pédant de répondre : « Je voudrais bien savoir comment on les nomme en français ».  A quoi le maître de céans, rabrouant notre homme d’une boutade un peu rude : « Mangez-les toujours, le nom ne changerait rien à la chose ».

                                                                                                                                         • • •

Il me souvient encore de l’idée géniale du rédacteur d’un journal vaudois, maintenant défunt – le journal, pas le rédacteur – qui, vers la Noël, ouvrit dans ses colonnes, un concours de fers à bricelets. La palme et la prime devaient aller au plus ancien. Vous voyez d’ici les réponses affluer de toutes parts, les millésimes les plus divers défiler à l’envi : 1700, 1730, 1790, etc., etc. Aucun cependant ne remontait à l’arche de Noé ;mais plus d’un datait du temps des Croisades.
Comme il fallait des preuves à l’appui, inique lettre accompagnait un envoi de bricelets dorés et croustillants, « afin que Monsieur puisse se rendre compte ». On assure que l’heureux journaliste en remplit une pleine chambre, et organisa pour les enfants pauvres de son quartier un arbre de Noël pantagruélique. Qu’on vienne dire, après ça, que la presse n’a pas du bon, et que les concours gastronomico-historiques ne sont pas œuvres sociales l

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Les bricelets I Ils ponctuent l’année. On en fait pour Noël et les tètes de l’an, pour l’abbaye du village et, m’assure mon voisin, délégué, de district, que nous nommons. plaisamment général des pompiers, pour l’essai annuel des pompes. Et, n’allons pas l’oublier, tous les quatre ans, pour les élections communales.
— Alors, ça a bien été ces élections ? demandait Madame la syndique à son mari qui rentrait un peu penaud.
— Oui, oui, répondit-il, ils m’ont nommé ancien syndic.

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Les nouvelles municipalités ont fait leurs premières armes pendant le mois de janvier. Et plus d’un syndic aura déjà songé, par devers lui, qu’il est plus facile d’être assis au banc des électeurs qu’au fauteuil de M. le maire.
Je sais aussi quelque secrétaire municipal qui, parcourant les procès-verbaux de son prédécesseur, aura murmuré : « Tout de même, ce bougre de Louis, il avait une belle écriture, et une rédaction de notaire ; je n’y arriverai jamais. Pourtant, il a oublié quelque chose, les titres en ronde, ça, c’est une spécialité.» Et, à l’inspection annuelle, le préfet me dira peut-être « Secrétaire, je vous félicite, vos procès-verbaux sont bien tenus, ils ont bonne façon ; les en-tète en ronde font bien dans le paysage, et les rappels marginaux en bâtarde sont d’une aronde utilité. Continuez ».

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Quelle monographie n’écrirait-on pas sur ce sujet palpitant : « Les élections communales. » La psychologie de l’électeur qui peut sembler un insondable mystère obéit cependant à des règles strictes, inéluctables. Celui-là même qui se croit le plus émancipé, au moment où il va donner le coup de crayon émancipateur, s’arrête, une seconde et laisse sur la liste le nom de l’affreux bourgeois ou du gros propriétaire., en marmonnant : « Il faut conserver ce gaillard ; voilà des siècles que les types de sa famille mènent bien les affaires de la commune.., pourquoi changer ? Avec eux; au moins, on est tranquille. »

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Fait rarissime dans nos annales, on s’est lugé à la Côte, une bonne quinzaine durant. En voyant les bobs, dociles aux mains de leur conducteur, filer à grande allure, je me suis souvenu du jeune rollois qui, malade et confiné à Leysin, eut le premier l’idée d’adapter à une grande luge une direction et un volant : le bob était trouvé.

« Ballens – Le merle a chanté mardi matin, 26 janvier, entre 8 et 9 heures, on a entendu du bois appelé les Petites Bougeries, chanter le merle pendant plus de cinq minutes, malgré la neige qui ici recouvre encore entièrement. la plaine. »
(Feuille d’Avis de Lausanne.)
Ces amis du Pied du Jura ne se refusent plus rien. Ils drainent et remanient d’immenses étendues de terrain. Ils possèdent, en biens communaux et particuliers, d’admirables forêts et de superbes pâturages ; ils ont de magnifique bétail, et leurs fromages sont réputés au loin. Ils sont hospitaliers, cordiaux, robustes et épanouis. Et voici maintenant qu’ils élèvent un merle — serait-il blanc, peut-être ? qui siffle aux derniers jours de janvier.
De jalousie, on en prendrait la jaunisse. Car ici, au bord du lac, nous avons beau tendre l’oreille, nos merles restent muets. Au temps, lointain déjà, où le merle surannée permettait de chanter les oiseaux qui chantent un de mes amis, sachant ma prédilection pour le merle noir au bec jaune, me fit part de ces vers:

Tandis que balbutie à peine
Le printemps gris et sans éclat,
A la montagne, dans la plaine,
O merle, tu chantes déjà;
Et de ta voix câline et pleine
S’exhale ton âme sereine
En un divin alléluia,

Tu chantes, non, tu psalmodies,
Tandis que tout sommeille encore,
O merle, ton ode à la vie
Monte, suave et sans effort
Et, musicien de génie,
Tu modules ta mélodie
Sur une flûte au timbre d’or.

Lorsque le paysan moissonne,
Ton chant a cessé et les jours
Semblent vides et monotones
Sans ton hymne ans accents d’amour,
Car ta voix était si touchante,
Qu’elle nous poursuit et nous hante,
… On voudrait l’entendre toujours.

Mon ami me pardonnera d’avoir exhumé ces rimes de l’enveloppe où elles dormaient depuis si longtemps, pour les dédier au merle de Ballens qui chante si tôt et si bien.

                                                                                                                                                                                                                                JEAN