Lettre de la Côte (6)

Rolle, 13 lévrier 1928

— Que faites-vous, en hiver, dans ces jolies petite villes vaudoises ? Me demandait un jour, il y a belle lurette, avec un sourire quelque peu railleur, un authentique parisien.
— Nous nous recueillons, avais-je pu répondre ; nous lisons beaucoup, nous entendons quelques bonnes conférences, et nous fréquentons le prône… et le « Cercle avec une égale fidélité.
— Et maintenant ? Pourrait questionner le citoyen de Lutèce.

Maintenant, si beaucoup de jeunes, profitent goulûment de tout, sans peut-être beaucoup digérer, quelques vieux conservateurs, dont je suis, n’ont rien changé à leur train de vie hivernal ; ils font simplement un choix dans les conférences, soirées théâtrales, concerts, et films, qui leur sont proposés, en un nombre considérable.
Les uns vont à Notre Auguste, de M. Chamot ; d’autres se réservent pour Tromb Alcazar de M. Offenbach.

Les uns ont entendu M. Rambert nous parler de Lavaux, comme ils eussent voulu pouvoir le faire et les autres ont préféré les Vitamines de M.le professeur Arthus, ou les Sorciers de M. le professeur Boven.
D’aucuns même ont installé la radio ; ils ne sont donc plus du tout les isolés qu’on pourrait. croire ; tout comme Pierre Deslandes en son Milieu du monde, ils correspondent et communient avec l’univers. Aussi prennent-ils rarement le train, pour Lausanne ou Genève, avec le propos de s’y délasser.
Et voici que le merle ayant chanté, non plus à Ballens, mais à Vidy les provinciaux que nous sommes parlent déjà du printemps comme s’il était à la porte.

Cependant, au moment où je vous écris, la rebuse donne ferme.
Elle sévissait durement, dimanche, en ce joli village de Founex, où tous les citoyens d’un district, et beaucoup d’amis venus de tout le canton, rendaient un pieux et dernier hommage au magistrat aimé si tôt et si brutalement enlevé.
Dans le petit cimetière, le grésil, chassé par le joran, cinglait les têtes découvertes. A ce moment, les instituteurs du district chantèrent un chœur admirable, émouvant « Nous chantons, semblaient-ils dire, et ni le vent âpre de Ia vie, ni le vent glacé de la montagne, ne pourront avoir raison de notre espérance… »

Or, en l’une des journées printanières de ce Nivose sans neige qu’une Providence bienveillante nous octroya, je fus me promener jusqu’à Vinzel.

Vinzel, comme ce nom sonne doucement à l’oreille, comme il sent son moyen-âge, et comme il rime bien avec damoizel, carrousel, et donzel. Que ses habitations sont donc groupées de façon pittoresque, les unes couchées mollement au pied de la colline, les autres grimpant un raidillon qui mène à la plus importante, celle de la famille de Reding. De Reding ! Ce nom de la vieille Suisse surgissant tout à coup en plein vignoble vaudois n’est-il pas comme un symbole de l’alliance helvétique ? Originaire du canton de Schwyz, comment vint-il jusqu’ici ? L’histoire vaut la peine d’être contée.

Vers 1600, Urbain Guisard, noble Savoyard, seigneur de Crans et mitres lieux, propriétaire de vignes, prés et champs, à Vinzel, y possède aussi une maison-forte. C’est ainsi, tout au moins, que nous nous le représentons : solide, carrée, trapue, et juchée en haut du chemin abrupt, elle domine la contrée et semble surveiller ses vignerons. Au-dessus de la porte d’entrée, Urbain Guisard a fait sculpter ses armes : un écusson formé de six bandes alternées, trois d’azur et trois d’argent, celles d’azur portant chacune une étoile d’or à cinq rais ; et comme devise Virlus vivit post funera (La vertu survit la mort).
Mais quelque revers de fortune oblige sans doute Urbain Guisard à se dessaisir de son bien, qui devient alors propriété d’un bernois, un de Jenner. Celui-ci, avec ce don
de constructeur, qui est dans le génie de race, rendit la vieille demeure plus confortable et plus avenante.

En 1756, cependant, il la revendit à un Baraban, syndic de Genève. Ce nouveau propriétaire ne jouit pas longtemps de son acquisition ; il mourut tôt, laissant une veuve, si attachée à sa maison de Vinzel, qu’elle continue d’y passer une grande partie de l’année ; pour donner à sa vie un but et une joie, elle avait adopté une enfant de la famille de Ribaupierre ; celle-ci devenue jeune fille épousa un Brossard de Saugy. A la mort de Mme. Baraban, Mme Frossard de Saugy hérita de tous les biens de sa mère adoptive. Les Frossard avaient possédé la seigneurie, de Saugy, au canton de Fribourg ; en 1808, ils abandonnèrent à cette commune les droitures dont ils étaient propriétaires ; en retour de cette libéralité, la commune reconnut aux descendants de Denys-Guerrard Frossard, le droit de porter à perpétuité le nom de Saugy.

Les de Saugy avaient le génie de l’agriculture et de la viticulture ; ils s’appliquèrent. à développer leur vignoble, à y introduire de nouveaux plants, qui s’acclimatèrent fort bien, et donnent encore ce joli qui reste longtemps jeune, et dont le bouquet exquis flatte le palais du connaisseur. Or il arriva qu’un jour, voici bien une cinquantaine d’années, une demoiselle Frossard de Saugy, épousa M. Franz de Reding; la vieille Suisse avait su faire la conquête d’un cœur et d’une parcelle de terre vaudoise.

Franz de Reding ne tarde pas à s’attacher fortement au village de Vinzel, et à toute la contrée qui l’avoisine. On le paya de retour.
Ce beau cavalier, qui semblait un seigneur du Moyen-âge fourvoyé dans notre siècle banal, avait une vie de gentilhomme ; parfaitement simple, il montrait à chacun une cordialité et une bienveillance charmantes : il s’intéressa aux affaires publiques, et fut municipal ; au militaire, il parvint au grade de major du génie ; au civil, il était porteur: du diplôme fédéral de forestier. Sa mort, survenue il y a vingt ans (le 24 mars 1908, fut un deuil pour la contrée ; et sa veuve, ses enfants et petits-enfants, qui habitent encore la vieille maison familiale, pendant quelques mois de l’année, jouissent à Vinzel de l’estime et de l’affection générales.

Et si vous me demandez maintenant pourquoi je me suis attaché à l’histoire d’une seule maison, je répondrai que celle-ci fut sans doute l’une des première construites de cette petite commune de Vinzel, et qu’elle parait assez bien en résumer l’histoire en effet, singulière et attachante destinée que celle de cette demeure, dont les propriétaires furent, tour à tour, un Savoyard, un Genevois, un Bernois, un Vaudois, enfin un Suisse, un Suisse dont le nom s est comme le symbole et la nouvelle alliance sous laquelle .
nous vivons heureux, depuis un siècle et davantage.

JEAN

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