Lettre de La Côte (7)

Mars 1926 Mont-le-Grand

A cette époque de l’année, la Côte présente un aspect particulier : de loin, les vignes semblent des champs labourés ; les petites forêts qui couronnent le coteau ont encore leur feuillage d’hiver, et ces deux éléments principaux du paysage forment une sorte de symphonie de bruns, doux à voir au soleil, un peu mornes et ternes sous un ciel nuageux.
A ce moment, les villages de la Côte se détachent en vigoureux relief : Begnins, sur sa colline ; Luins au bord de la route qui descend ; Vinzel, poignée de maisons sur un fond de grands sapins et de beaux arbres séculaires ; Bursins, groupé autour de son église romane ; Gilly, plantureux, cossu, fortement établi au pied du Molard ; Tartegnin, ou les ceps semblent monter à l’assaut du village Mont, enfin, Mont-le-Grand.
Il y a longtemps que cette commune porte un nom qu’elle mérite et justifie.

Voici bien des années, je faisais visite à un vieil ami, alors syndic de Mont.
— Dis donc, nous allons faire imprimer du papier à lettre pour la Municipalité. Faut-il mettre Mont-sur-Rolle, ou Mont-le-Grand ?
— Mont-sur-Rolle.
— Je ne suis pas de ton avis.
— Alors pourquoi le demandes-tu ?
— Pour voir. Mont-sur-Rolle, ça a l’air de dire que nous sommes un faubourg, une annexe de Rolle, tandis que Mont-le-Grand…

A ce moment nous trinquâmes avec solennité. Mon interlocuteur reprit :
— Mont-le-Grand a pour lui le temps, deux siècles, au moins, tandis que Mont-sur-Rolle est moderne, nouveau jeu, banal.
— C’est juste.
Nous retrinquâmes.
— Mais, je veux ton avis, quand même, maintenant que j’ai plaidé ma cause.
— Mon avis est que le contenu de cette poudreuse bouteille est tout simplement exquis. Comment résister à un argument de cette force ? Va pour Mont-le-Grand.
Nous nous quittâmes le mieux du monde, Et le lendemain, Je reçus le quatrain suivant qui confirmait notre administrative conversation :

Oui, Mont-Ie-Grand nous resterons,
Nous l’inscrivons au protocole;
Car si nous étions Mont-sur-Rolle,
Vous seriez, vous, Rolle-sous-Mont.

Je me le tins pour dit, et libellai, toujours, dès lors, l’adresse de mon ami : Monsieur le syndic, Mont-le-Grand,

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Si le seigneur Amalric, premier des Sires de Mont, revenait au monde pour quelques heures, il aurait grand’peine à reconnaître la contrée qui était sienne vers l’an 996. Du haut du Pain de sucre, où gisent les ruines de son castel, il jetterait un regard étonné et admiratif ; à ses pieds, le Bourg-Ste-Marie dont, autrefois les cabanes formaient tout le village de Mont, est remplacé par les belles fermes de Mont-dessus ; puis il compterait, semés dans les vignes par une main capricieuse, les treize hameaux (en tout 104 maisons et 700 habitants), qui font de Mont-le-Grand, la commune la plus originale du canton,
Mais Amalric resterait surtout stupéfait de la beauté et de l’étendue du vignoble (146 hectares, lui dit Monsieur le régent qui lui sert de guide dans ses pérégrinations. Et le vieux seigneur sourirait de pitié à la pensée des quelques minuscules parchets, qui, de son vivant, croissaient au-dessous du Bourg-Ste-Marie, et donnaient tout juste le vin nécessaire aux grandes cérémonies religieuses ou familiales.

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Oui, Mont-le-Grand porte bien son nom ; quelques chiffres éloquents vous le diront mieux encore que des statistiques souvent trompeuses : les caves de l’Abbaye de Mont, propriété de la Ville de Lausanne, peuvent loger 156 mille litres, d’autres 200, 300 mille même.
Et comme si rien ne devait manquer à ce village fortuné, les maisons de maîtres y portent toutes des noms originaux ou poétiques : Belletruche, le Crochet, Germagny, Haute Cour, Pontereuse…
Quant à la qualité de ses crus, elle est hors pair. Je n’entre pas dans le détail, car nul amour-propre n’est plus chatouilleux que celui du vigneron ou du propriétaire.
Aussi, le chansonnier malicieux, parlant des vins de Mont-le-Grand et de Tartegnin-le-Petit, s’en est tiré comme il a pu.

Le cœur d’ La Côte c’est bien Mont.
Tartegnin en est le rognon;
Pour savoir quel est le plus bon,
Faudrait l’ jug’ment de Salomon.

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Mont possède enfin des armes dans la composition desquelles on a tenu compte du passé et du présent. Oyez plutôt : tranché de sinople et d’or, à  la barre de Gueules brochant ; en pointe un mont du premier. Le jaune et le vert sont les couleurs du district ; la barre rouge est empruntée au blason des Sires de Mont ; enfin, le mont fait allusion an nom de la commune.

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Le 11 novembre 1918, dans la grande et belle salle de la Tête noire, à Rolle, en présente d’une douzaine d’officiers français internés, on célèbre l’amnistie avec enthousiasme. Huit ans après, dans ce même local, à la mi-mars 1926. MM. Luther et Stresemann dégustèrent avec componction les bons crus de la Côte. Et les clients locaux, assez nombreux, et fort intéressés, comme on pense, montrèrent la plus stricte courtoisie. L’esprit de Locarno flottait dans la salle.. M. Luther conservait de Rolle le plus charmant souvenir ; en 1896, il avait chanté le Gaudeamus sur l’île Laharpe et à la Tête noire, alors que, étudiant à Genève, il était membre de le Germania, et non de Belles-Lettres, comme d’aucuns le pourraient supposer.

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Un joli mot d’enfant, authentique et local, Comme toujours.
Un bambin de six ans accompagne sa mère dans une visite à ses amis. Le maître de céans n’est point un homme ordinaire grand, bien découplé, il porte, sur de larges épaules, une magnifique tête barbue de lansquenet à la Hodler.
L’enfant est prodigieusement intéressé par cette physionomie, à laquelle, selon lui, manque une chose essentielle, la bouche : la bouche entièrement voilée par !a moustache et la barbe conjuguées.
Alors, dans un de ces moments de silence qui ponctuent souvent les conversations les plus intéressantes, le bambin interpelle sa mère :
— Dis, maman, par où il mange, le Monsieur…

JEAN.