Lettre de la Côte 10

Lettre de La Cote
Rolle, 7 juin 1927.

La Fanfare rolloise. — Fenaisons. — Effeuilleuses. — Oh il est question d’oiseaux et de latin.
Chez un de mes amis, dans son cabinet de travail, à la place d’honneur, il y a une modeste photographie qui montre des musiciens groupés, instruments en mains. Ils sont là sept, avec de bonnes et belles figures, originales et intelligentes ; sept, petite cohorte fondatrice, qui eut tant de foi qu’elle réussit à l’insuffler à ses continuateurs ; la Fanfare subsiste contre vents et marées, elle connut les hauts et les bas, l’heur et le malheur, les succès et les insuccès, les déserteurs et les néophytes. Elle tint le coup. Ils étaient sept, il y a une cinquantaine d’années : Baron, Narbel, Vincent, Demartines, Juillerat, Desponds, Rusillon ; ils sont quarante-cinq, maintenant, landsturm, landwehr, élite, phalange ardente et enthousiaste, conduits et dirigés par un capitaine de tout premier ordre.
Et, le vendredi 3 juin, traversant cette grand’rue, au long de laquelle ils ont conduit tant de cortèges, aux sons d’un pas redoublé, ils se sont rendus à la gare, où ils ont pris le train.., pour Paris. Parfaitement. Ils allaient, candides et un peu angoissés, à un concours international, à Montrouge. Que diable ! qui ne risque rien n’a rien.
Et le mardi 7 juin, vers 8 heures du soir, quand ils ont déambulé de nouveau le long de cette même rue, leur bannière entourée de toutes celles des sociétés locales, un bon nombre d’amis leur faisant la conduite, un frisson d’enthousiasme a couru ; de bien des fenêtres, on applaudissait et on jetait des fleurs.
C’était notre fanfare qui revenait de la grand’ville, avec de belles récompenses, trois premiers prix : à vue, à l’exécution, prix d’honneur.
:Au Casino, dans la salle restaurée, fraîche et pimpante, on a discouru, comme de juste, on a bu dans des coupes. On a fraternisé.
On a dit à nos braves gens, à leur directeur et à leur président, tout le bien qu’on pensait d’eux, la fierté qu’ils nous impartissaient, par leur pacifique victoire. Et l’aîné des vieux fondateurs, des sept de.la photographie, a dû tressaillir de joie.

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Tous ces jours, je suis hanté par une mélodie  populaire où l’on chante la fenaison ; chansonante et parfumée comme cette odeur de foins, qui, au début de juin, embaume la campagne et se répand jusque dans les petites villes rurales, où passent les grands chars savamment enchâtelés. La fenaison, admirable prélude aux récoltes des champs, est presque terminée dans les parties riveraines de notre région.

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Les femmes de Savoie sont arrivées pour les effeuilles ; sans quelques anciennes conductrices do « bandes », qui portent encore l’authentique coiffe noire tuyautée, on ne les distinguerait pas des autres voyageuses qui descendent du bateau ; en effet, les jeunes ont adopté le costume à la mode, moins cependant les hauts talons, peu faits pour fouler la terre des vignes. Nous sommes tout heureux de voir aussi que quelques Valaisannes, trop peu nombreuses encore, ont trouvé le chemin de La Côte ; espérons que cela deviendra, pour elles, une bonne habitude, et qu’elles sauront entraîner de nouvelles camarades. Ce serait grand avantage pour tout le monde ; car un peu de nationalisme ne nous messiérait pas.

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J’ai entendu et chanter la huppe, le coucou et le loriot…
Et la jolie anecdote que voici est revenue à ma mémoire.
Les latinistes français et ceux de Germanie ont disputé bien longtemps sur ce point de linguistique : doit-on, en latin, prononcer dominons au dominus ?
Il appartenait à un entomologiste de trancher ce différend de philologie.
Un jour que, couché à plat ventre dans l’herbe, nous raconte Fabre, j’observais les allées et venues de fourmis noires, j’écoutais en même temps la huppe chanter à l’orée de la forêt voisine. Oupoupou, disait-elle, oupoupou. Et me parlant à moi-même « Puisque la huppe dit oupoupou, et que le coucou chante hou hou, on doit prononcer oupoupa et coucoulous, par respect pour l’harmonie mitative contenue dans ces deux noms d’oiseaux. »
La cause me semblait entendue. Les petits lycéens, de Germaine ou de Gaule, pouvaient maintenant, fraternellement d’accord, prononcer dominons, le Seigneur, et belloum, la guerre.
J’ai, pendant longtemps, cru cela dur comme fer, comme j’ai cru à l’esprit de Locarno, à la prononciation uniforme de l’espéranto, à des tas d’autres choses. J’ai voulu cependant en avoir le cœur net.
L’autre jour j’ai demandé à un jeune lycéen français :
— Comment donc, mon ami, prononcez-vous dominons ?
Dominos, m’sieu,
— Et belloum ?
Bellom, m’sieu.
La découverte de Fabre fut donc inutile, et son argumentation sans effet.
Il est vrai de dire qu’il était le contraire d’un pédant.
Le témoignage d’un oiseau, poussière. L’harmonie imitative, néant.
Ainsi va le monde.

JEAN

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