Lettre de La Côte 9

Claude-Adhémar André Theuriet, né à Marly-le-Roi le 8 octobre 1833, et mort à Bourg-la-Reine le 23 avril 1907, est un poète, romancier et auteur dramatique français.

Rolle, 23 mai 1927

Le Chardonneret élégant est une espèce de passereaux de la famille des fringillidés, partiellement migratrice, petite et très bariolée.

« Partout, des buissons du chemin, des pruniers en fleurs du verger, des berges de la rivière, des gorges profondes de la forêt, un tutti merveilleux emplit la sonorité de l’air: trille des chardonnerets, gazouillis des linots et (les mésanges, vocalises de la grive, trémolo de la huppe, rentrée du bouvreuil, petite flûte du troglodyte et de la sittelle. Puis, par intervalles, sur ce fond incessamment varié, deux notes redoublées, graves, profondes, rêveuses, traversent l’épaisseur des bois. C’est la voix du coucou, ce chanteur invisible et fantasque qui se fait entendre presque en même temps à tous les coins de la forêt, et qui semble rythmer la fuite des heures. »

Ainsi parle Theuriet, cet amoureux passionné des oiseaux et de la nature. Cette «Symphonie du printemps » qu’il a décrite d’une beauté incomparable.
Les vergers ont fleuri avec une telle force et une telle unanimité, qu’on eût dit leurs arbres, cerisiers, poiriers et pommiers, touchés, tous à le fois, d’aire baguette magique, et formant soudain, sous le ciel bleu, leurs immenses bouquets blancs et roses. Il semblait vraiment que le chant des oiseaux était à l’unisson du chant des couleurs, et que les uns et les autres participaient à la même symphonie. Saura-t-on jamais du reste quel échange de fluide magnétique se promit entre les fleurs qui rutilent, et les oiseaux qui modulent leurs chansons ? Mystère. Mystère de ce mois de mai qui est le plus beau, quand il y consent.

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Nos voisins de la Gruyère ont un mot patois charmant pour exprimer que les foins sont prêts à être coupés. lis disent que la (noria n’attend plus que la faux. Nous en sommes à ce moment où l’on se hâte de rassasier ses yeux de la prairie en fleurs. Voyez-la : le vert cendré des graminées forme Ie fond de cette mer d’herbes qui ondule à la moindre brise : et comme piqués çà et, là par un fleuriste aux mille mains, les sauges bleues, les scabieuses lilas, les esparcettes roses, les trèfles incarnats, les renoncules jaunes… Oui, le patois de Gruyère dit congrûment tout cela d’un seul mot : la noria. Mais c’est un paysan vaudois de mes amis, qui, sur le même sujet, à fait un quatrain savoureux et réaliste :

Toute fleur est comme l’amour,
Qui tant rapidement se fane;
Le chardon même ne dure qu’un jour
Qui le mange-le soir ? C’est l’âne.

Et la vigne ? De tous les côtés, les nouvelles sont les mêmes…La.sortie est petite. mais l’espérance tenace: tâchons de sauver ce qui est là et nous aurons encore une jolie récolte.Tel est le refrain, sage et résigné ; la lutte est dès maintenant engagée contre tous les ennemis, de la plante sacrée.
À cette déception,.un palliatif : le marché des vins a repris de l’élan ; les fustes s’en vont à leur destination ; ceux qui les ont livrées, les voient partir avec un profond soupir de soulagement. Leur cœur est soulagé d’un Iourd fardeau.

*   *   *
Comme elles étaient belles et émues, graves et prenantes, les voix de ces jeunes qui, hier dimanche, par le dernier bateau du soir, s’en allaient vers Genève ! Que chantaient-ils ?

Copyright by Denys Jaquet

…Mais sous les cieux éclatants,
Adieu, Rolle !
Nous reviendrons au printemps,
Adieu; Rolle !
Drapeaux et bérets flottants,
T’entourer, verte auréole,
Tous souvenir nous console,
Adieu, Rolle!

«Etre admiré n’est rien, le tout est d’être aimé, a dit un grand poète. Cela est vrai des gens comme des choses.
Etre aimée, mille petite ville ne le fut plus que la nôtre.
On l’a chantée en prose et en vers, sur le mode badin et sur le mode lyrique, avec infiniment de grâce, d’esprit et de cœur. C’est que, si elle a le charme, elle a aussi la rime, abondante, facile, féconde, drôle, imprévisible, inattendue.
Il y a. cent quarante-quatre mots qu’on peut faire rimer avec Rolle ; je viens de les compter, c’est un beau nombre. Et j’omets, pour cause, les rimes inconnues, celles qu’un nouveau Banville ou un Rostand junior sauraient faire surgir.
Mais la rime n’est pas tout. Il y a la manière, et je vous jure que celle-ci est exquise. Ecoutez plutôt.
Voici Philippe Godet, qui, en 1898, vient au cinquantenaire des fêtes de Rolle :

Après vingt ans, je te revois,
Bien-aimé rivage de Rolle.
Et le petit blanc que je bois
Me pousse à prendre la parole,
Mais avant que la mort m’enrôle,
Et que je sois au dernier cran.
Je bois avec le vin de Rolle
A mes vieux souvenirs d’antan.

C’est Jaques qui, narquois, fredonne

Les garçons de Rolle,
Grâce au petit blanc,
Sont bénévoles,
Mais un peu lents…

Et c’est enfin le bon et brave Marc Monnier qui, s’ennuyant à Genève, écrit à ses jeunes amis

Mes chers amis, s’il faisait beau.
Si j’étais bien, courant sur l’eau.
Ou fendant l’air comme un oiseau
Qui vole,
J’irais retrouver mon printemps,
Parmi vos rires éclatants,
A Rolle, où j’eus aussi vingt ans,
A Rolle.

Promotions.
On vient de répéter le chant des promotions.
— Hé bien, Louis, chantes-tu de bon cœur ? demande M. le régent à l’un des petits.
— J’ sais pas, M’sieur.
— Comment, tu ne sais pas ?
— Non, M’sieur, ceux autour de moi crient tant fort, que je ne sais plus si je chante…

JEAN.