Lettres de La Côte 8

Rolle, mai 1926.

Oh! M. Laeser, vous qui, dans vos Lettres vaudoises, versez un humour charmant et inépuisable, vous qui gardez sans cesse le sourire, vous qui jetez un regard cordial et poétique sur notre petit pays, et en parlez avec tant d’à propos et d’amour, on voit bien que vous ignorez tout de la Statistique fédérale.
Vous ne soupçonnez pas, sans doute, l’épreuve par laquelle viennent de passer, en ces mornes et pluvieuses semaines de mai, les 3164 communes de l’Helvétie. Vous ne savez pas que des inspecteurs ont, par monts et par vaux, recensé tout le bétail de nos étables, tous les volatiles do nos basses-cours, et tous les ruchers de nos abeilles.
Croiriez-vous que ces honorables fonctionnaires ont dû s’informer si les propriétaires de poules trairaient aussi des vaches, récoltaient le doux miel des, abeilles, engraissaient des cochons, et élevaient des chèvres ou des moutons ?
M. Laeser vous ignorerez toujours la grandeur, la poésie et l’utilité souveraine de l’Agrazstatislik. Vous êtes un homme heureux.

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Il entre dans le bureau déposa sur la banquette une immense enveloppe grise qui mesurait quarante sur cinquante-cinq centimètres et portait imprimées des souscriptions en une langue barbare ; il poussa un grand soupir et dit :
— La voici c’est pas la première mais c’est bien la dernière.
— La dernière pourquoi ?
Pardine ! Parce que la prochaine fois, ils nous demanderont de recenser les abeilles, pour sûr! Alors, tout de même, on est pas des hommes pour ça. Bonjour I
Et il sortit en bougonnant.

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Le mercredi 5 mai, dés 10 heures du matin, en la grande salle du Casino, la Fédération des Unions de femmes du canton de Vaud, tenait à Rolle son assemblée générale. Nombreuse participation, ordre du jour copieux et fort intéressant, banquet savoureux à la Tête Noire, discours sentis et variés, séance de relevée, dès quinze heures, départ. Tout cela, sans un accroc, dans une atmosphère d’ordre, de bienveillance, et de grâce.

En cette. journée, nous avons compris, mieux encore, l’oeuvre éminente, accomplie avec modestie et persévérance par ces femmes de bien, qui pensent qu’elles ont leur mot à dire dans les affaires de la république qui espèrent aussi que leur influence, pour morale et imparfaite qu’elle soit, n’en est pas moins nécessaire et utile dans un pays qui se targue si volontiers d’être à en tête de toute civilisation.

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Joli mai ! Joli mai!  Les légendes ont la vie dure. En Suisse, le mois de mai est toujours l’un des plus maussade de l’année. Le proverbe paysan ne dit-il pas : Si dans ta vie tu as vu deux beaux mois de mai, tu peux mourir.
Alors! Alors, ce sont les poètes courageux qui ont chanté le mai, et c’est d’un printemps de Touraine que parte Charles d’Orléans, ou Jaques, notre Jaques-Dalcrose.
Voici se que notre mauvaise humeur exhala, pendant cette première quinzaine de mai, humide, pluvieuse et grincheuse. Mais trois jours de soleil ont suffi pour nous faire croire au renouveau. Trois jours…

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Saint Pancrace

Se doute-t-on, en ville; à la capitale, des transes par lesquelles ont passé nos vignerons. Et s’est on assez que cette période, dominée par les Saints de glace aux noms rébarbatifs, est l’une des plus angoissantes de l’année? Songe-t-on que nous avons  frisé » le gel ? Et que, maintenant, les nuits relativement douces, et les journées ensoleillées nous comblent de joie.
La vigne, quelque peu rougie par le froid, reprend figure heureuse la sève monte de nouveau dans les ceps, comme le sang chaud circule dans le corps des hommes. La sortie est belle, les espérances grandes. Et Jean-François toujours narquois et un peu Voltairien, peut répondre a son pasteur qui le questionne :
— Alors, Jean-François, que pensez-vous de la vigne ?
— Elle est en grand danger, Monsieur, tant qu’elle se trouve entre les mains de notre Seigneur.

Le riche et beau village de Bursins, organisant une vente en faveur du Pavillon des Tuberculeux de la Côte, avait, pour cette entreprise, choisi une date horrifiante, le 13 mai, lendemain de St Pancrace. Le Saint s’est cruellement vengé ; une pluie diluvienne n’a cessé, durant vingt-quatre heures. Mais le Cercle de Gilly a donné quand même, de toute sa bonne humeur et de toute sa générosité. De treize heures à minuit, l’affluence et grande. Et la journée finit d’une façon cordiale et pittoresque. Sous une cantine vaste, bien décorée, et éclairée d’un soleil électrique éclatant, six cent personnes au moins, les unes debout, les privilégiées assises, ont assisté à une soirée vraiment. familière où la joie, la fantaisie et l’harmonie n’ont cessé de régner.

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Trois jours de soleil, peut-être quatre. Hâtons-nous de sortir.

Ecoutez, écoutez, c’est le ramier qui chante, de sa voix mystérieuse et lointaine, suave et pénétrante.
D’autres ont le rythme et. l’harmonie, la mélodie ou le gazouillement, les roulades et les trilles.
Lui, se contente d’une courte mélopée qui résume toute la poésie du printemps, faite de joie et de mélancolie :

On approche, le ramier fuit s’effarouchant au moindre bruit;
il aime le mystère et l’ombre.
Et, caché au fond du bols sombre
Il module son chant
Voluptueux étrangement.

Sur cette mélopée singulière et frappante, nos paysans, au temps où l’on pratiquait encore le patois, ont plaqué les jolies paroles que voici ; elles font allusion aux mœurs inavouables et barbares du coucou, et semblent narguer cet oiseau qui pont, mais ne couve jamais ; les voici : Cral-tau qu’on tztindzka on ou contré don dé coucou … cou… cou … cou?
Et lorsque, à la mi-juillet, la voix du ramier s’est définitivement tue, la forêt en a moins de mystère et de charme.
Écoutez, écoutez, c’est le ramier qui chante.

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Dans la petite église de Rolle, construite naguère par Messieurs de Berne, et restaurée avec amour par les républicains que nous sommes, on a discuté, il y à quelques dimanches, des destinées du psautier Laufer. La semaine suivante le correspondant d’un journal régional relevait avec indignation, une grave lacune dans le recueil de chants religieux qui nous est proposé. Celui-ci horreur ! — ne contient pas le Cé qu’é l’aino genevois, le chant d’Escalade.

Morbleu! Si nous nous mettons à faire du cantonalisme, pourquoi les Vaudois ne réclameraient-ils pas d’introduire au nouveau psautier : Por la fila d’au quatorze? Je ne blasphème point cette chanson savoureuse contient cinq couplets qui résument le sermon de Monsieur le ministre, le jour de la fête du 14.

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Histoire biblique. Interrogation du samedi matin dans un village de La Côte.
Voyons Louis, que faisait Jacob, lorsque son frère Est& rentra de le chasse, exténué et affamé
Un temps de réflexion. Silence impressionnant.
— Jacob, il cuisait un potage Maggi.

JEAN