Scène bourgeoise à Rolle au 18ème siècle

A l’époque des, vendanges, nous retrouvons une partie de la société lausannoise à Rolle, où de riches Bernois avaient leurs propriétés. Les Necker à Germany, les Montolieu au Château d’Etoy, et Coppet avec ses nombreux visiteurs, voisinaient constamment. La correspondance de Mme de Sévery en fait très souvent mention :

Fille de Benjamin de Chandieu, seigneur de l’Isle, et de Marie-Françoise-Charlotte née de Montrond. Epouse en 1766 Salomon, seigneur de Sévery. Donne naissance à deux enfants, Wilhelm (1767-1838) et Angletine (1770-1848). Biographie Le salon de Mme de S. a été un haut lieu de la vie de société dans le Pays de Vaud. Des personnages importants de la noblesse vaudoises ont gravité autour d’elle. Auguste Tissot et Edward Gibbon figuraient parmi ses proches.

“Nous allons ce soir chez Rolaz qui donne une assemblée à M. le Trésorier de Muralt, je crois que cela agite toute la société de Rolle, ceux qui y vont et surtout ceux qui n’y vont pas ; je vous attends pour vous en parler. Mme Rolaz était froide et pensive ici hier et me regardait sans rire, je ne sais ce qu’elle avait dans l’esprit. Les Montbenay et les Boive vinrent. Nous leur donnâmes des salées, et je leur chantai deux romances de Lully, cela ranima la conversation qui languissait, etc. La petite dame de Loriol a grandi pendant ses couches, elle a été quinze jours à Genève, on l’a trouvée jolie, elle s’est éveillée. Elle a pris l’essor, elle cause, elle se pare, elle aime le monde, voilà des dispositions pour vivre à Jouxtens !”

Et plus loin Mme de Sévery continue à exercer sur le prochain sa verve malicieuse :

Gibbon est né le 8 mai 1737 à Putney, un village près de la Tamise proche de Londres et aujourd’hui un quartier du borough londonien de Wandsworth. Son grand-père fit la fortune de la famille dans la South Sea Company et la perdit après l’explosion de la bulle spéculative dont elle faisait l’objet. Gibbon était enfant unique et il se désignait lui-même comme un « enfant faiblard » dans ses mémoires. Sa mère mourut alors qu’il était âgé de 10 ans, après quoi il entra à la Kingston Grammar School et séjourna à la pension de sa « tante Kitty ». À l’âge de 14 ans, il fut envoyé par son père au Magdalen College (Oxford) où il s’inscrivit en tant que « gentleman commoner » (roturier de classe sociale élevée). L’atmosphère de l’école ne s’accordait pas au caractère de Gibbon. Événement remarquable à l’époque, il se convertit au catholicisme romain le 8 juin 1753. Les controverses religieuses faisaient alors rage sur le campus d’Oxford et plus tard, son goût pour les sous-entendus ironiques lui fit dire qu’il était un « fanatique de la chicane religieuse ». Peu après sa conversion, son père le retira d’Oxford et l’envoya chez M. Pavilliard, un pasteur calviniste et précepteur à Lausanne, où il resta cinq ans. Ce temps passé à Lausanne laissera une marque profonde sur le caractère et la vie de Gibbon. Il se reconvertit très vite au protestantisme, mais, plus important, il y gagna le goût de l’étude et de l’érudition. De plus, il y rencontra l’amour de sa vie en la personne de la fille d’un pasteur, Suzanne Curchod, qui deviendra plus tard la femme de Necker et la mère de Madame de Staël. Son père s’opposa à ce mariage et intima au jeune Gibbon de retourner immédiatement en Grande-Bretagne. Gibbon aurait écrit : « J’ai soupiré comme un amant, j’ai obéi comme un fils. » Peu après son retour en Grande-Bretagne, Gibbon publia son premier livre en 1758, Essai sur l’étude de la littérature. Il passa les années de 1759 à 1763 dans la milice du Hampshire. Ensuite, il s’embarqua pour un tour de l’Europe qui incluait la visite de Rome. C’est là que Gibbon conçoit pour la première fois l’idée d’écrire sur l’histoire de l’Empire romain.

Hier, quand votre sœur fût revenue, nous fîmes une petite toilette de rien; j’allai faire une visite à Mme Rilliet, où je m’ennuyai à mort,mais j’en rapportai deux recettes pour les toux invétérées qui pourront nous être utiles. M. Gibbon vint à six heures, puis Mlle Rieu ; nous goûtâmes et causâmes assez bien, et puis on se mit au tricet ; il y avait un quart d’heure que nous y étions, lorsque M. de Schomberg 1 entra, ce fut une grande joie; il baisa M. Gibbon des deux côtés (vous savez comme il aime cela). Ensuite on lui fit du thé, et sur ces entrefaites M. Favre arriva. Comme il apprit que M. de Schomberg venait de Coppet et qu’il s’apercevait que c’était un français de mise, il chercha à lui faire connaitre qu’il était parent de Mme Necker, par des questions familières sur l’intérieur de Coppet, comme par exemple : ce que faisait Mme de Staël, qui elle avait amené? M. de Schomberg mit de côté toutes ces questions à la française. Enfin, M. Gibbon, qui, de fortune, avait prêté attention à cela, dit à Favre pour le faire valoir : Monsieur Favre 2, vous qui connaissez si bien Mme Necker Tout cela fit une petite scène assez drôle. Favre mourait d’envie de montrer de l’esprit ; il en aurait plus montré, s’il était resté tranquille. Je mis Schomberg à ma place au feu, et cela alla bien. Mlle Rieu fut très bien et ne se dérangea pas d’une ligne. Schomberg fut aimable, vif, il faudra que vous lui rendiez visite. Votre père désirerait bien que vous n’allassiez pas manger au Lion d’or; on peut entendre à table d’hôte, des propos que vous ne pourriez laisser passer, sur le gouvernement, la députation…. c’est désagréable. Cette idée est venue ce matin à votre père.
Gibbon s’en va de dimanche en huit, je pourrais bien rentrer aussi ce jour-là. Il est parti pour Coppet et Susette pour Genève ; Schomberg viendra ici la semaine prochaine, il sera chez nous; il y soupa hier, on bâtit cinq plats de restes et de débris ; cela avait un air de souper léger; des bougies, un couvert blanc; quel bonheur qu’il soit venu hier et non pas aujourd’hui, il nous aurait trouvés tout seuls à lire; car nous n’allons nulle part. J’ai été avec votre sœur chercher les livres chez Rolaz. Je vous écrirai vendredi et samedi ; si le bal a lieu lundi, il faudra que M. de Schomberg vienne pour ce jour-là ; ce sera autant de fait et si la Staël vient, il lui causera. Voilà le soleil qui se lève et un beau ciel bleu. Votre sœur travaille à la cravate pour que vous l’ayez lundi, elle est là qui brode, brode de toutes ses forces. Rien de nouveau ici, nous aurons des lettres de vous vendredi, vous pourrez déjà nous mander quelque chose. Mme de Larey me dit l’autre jour que M. de la Pottrie était revenue de Genève bien triste de l’état de M. Tronchin. Votre père est allé se promener à cheval. Je vais fermer ma lettre, après vous avoir baisé des deux côtés. Bien des amitiés à Babette et à Montrond, je lui écrirai.

Le 28 septembre 1787 (de Rolle), Mme. de Sévery décrit à son fils les personnes qu’elle reçoit. Les rivalités de femmes sont de tous les temps :

Nous eûmes, dimanche, le beau monde de Rolle à passer le jour et souper ; les Montolieu vinrent d’Etoy; la femme très gaie, mais sa joie fut un peu troublée par un bonnet de linon que Mme Rilliet m’a fait faire à Genève, qui véritablement est charmant. On trouva qu’il m’allait bien et que j’avais l’air toute jeune ou rajeunie (je vous le dis pour vous montrer que je me porte bien). Mme de Montolieu ne cessait de me regarder, enfin elle n’y put plus tenir. «Je vous supplie, me dit-elle, de me dire où vous avez pris ce bonnet et ce qu’il coûte.» Je voyais arriver la question depuis longtemps ; je lui contai l’histoire de point en point, mais le prix la fit reculer, parce que depuis qu’elle a épousé Montolieu, il semble que ce soit pour désirer tout ce qu’elle voit; au lieu de s’être mise mieux, elle ressent toutes les privations imaginables, vu qu’elle ne peut tout avoir. Mme Rolaz (du Rosey) qui tout en ayant le renom de la bonne Mme Rolaz, dit des choses uniques, disait l’autre jour que les linons de M.. Grenus de Lavigny avaient rendu le séjour d’Etoy désagréable à Mme de Montolieu. Enfin, ce bonnet l’occupa incroyablement. — Il en fut question tout le soir, et à force de paroles, elle parvint à trouver que c’était une vraie économie que d’en acheter un, parce qu’il se lavait et que les bandes pouvaient resservir pour des manchettes! Le souper fut extrêmement gai.

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1.Le comte de Schomberg était lieutenant-général au service de France.
2.
Il s’agit de Jean-Marc-Louis Favre (1733-1793), de Rolle, ami de Necker,